L’émergence d’un journalisme citoyen

Jounalisme citoyenInternet est aujourd’hui devenu le principal carrefour de l’expression citoyenne, dans le sens où, une fois les quelques rudiments techniques acquis, il est une tribune unique de l’individu sur le monde. Face à la perte progressive de la crédibilité journalistique, la parole citoyenne, qui s’exprime sur les blogs ou les plateformes d’information, émerge aujourd’hui comme une ultime source d’expression libre, indépendante de toute autorité politique ou éditoriale et pour laquelle Internet constitue une caisse de résonance inédite. Le citoyen est à même de devenir un producteur de contenus autoproclamé, pour le pire et le meilleur, proposant sa propre vision , son propre point de vue, remettant en cause le rôle même du journaliste ou de l’éditeur dans le paysage médiatique. Ce journalisme citoyen est aujourd’hui considéré comme un cinquième pouvoir, alors que le quatrième, celui des médias traditionnels, traverse une crise d’identité sans précédent.

« Progressivement, l’audience devient partie prenante dans le processus d’élaboration de l’information », nous disent les journalistes Shayne Bowman et Chris Willis. « Plutôt que d’accepter une information prise en main par les éditeurs, ils balancent des e-mails, critiquent sur les blogs ou les forums les erreurs détectées dans les contenus éditoriaux et supportent ou fondent des projets éditoriaux indépendants. »

Le journalisme citoyen ou la recherche de neutralité

Cette situation inédite voit l’émergence de médias faisant le pari d’un contenu éditorial essentiellement issu de la parole citoyenne.

« Nous sommes arrivés à un moment où il faut inventer de nouveaux modèles médiatiques qui concilient éthique et quête de neutralité informationnelle », dit Carlo Revelli, cofondateur d’Agoravox, une des principales plateformes d’expression citoyenne présentes sur le Net. « À Agoravox, la politique éditoriale est faite par les rédacteurs eux-mêmes, qui dans leur immense majorité ne sont pas journalistes. Nous sommes 100 % participatifs. »

Un modèle autogéré par ses propres membres/rédacteurs, partagé par d’autres projets comme peuvent l’être parolecitoyenne.org ou citizenside.com pour l’image. Un modèle dans lequel le citoyen a autant un rôle de contribution à l’information que de contrôle de la véracité des affirmations de la communauté.

« Pour la plupart des blogueurs et des acteurs du journalisme citoyen, le retour sur investissement (en supposant qu’il soit un but de l’auteur et quelle que soit la manière de le calculer en temps passé et/ou argent) est d’abord une question d’accroissement de sa réputation », rappelle Dan Gillmor, fervent partisan de l’ouverture.

L’assassinat de JFK : premier reportage citoyen ?

L’histoire du journalisme citoyen ne date pourtant pas de l’arrivée d’Internet. D’une certaine manière, le film amateur captant la scène de l’assassinat de JFK le 22 novembre 1963 peut être considéré comme le premier reportage citoyen, qui a permis d’informer un public encore majoritairement lecteur de magazines et partiellement téléspectateur. Par ce biais, une information émanant d’un simple citoyen venait d’apparaître en tant qu’élément additionnel à une source officielle, portée par les médias de l’époque. C’est dans ce modèle que se nichait, déjà, une des pistes d’avenir de l’information. À savoir, un modèle hybride incorporant des éléments non journalistiques dans la fabrication d’une information éditorialisée.

Compléter le travail du journaliste, pas le remplacer

Le succès du Huffington Post, lancé en 2005 sur Internet, met en pratique ce modèle et a montré le chemin à une information exploitant autant des sources traditionnelles que des contributions externes. Depuis, de nombreux médias comme Libération.fr, Le Monde.fr ou des pure players comme Rue89, Slate ou Médiapart emploient dans leurs colonnes numériques les contenus de blogueurs, qu’ils soient sous forme d’articles, de photos ou de vidéos. L’important est que ce contenu constitue un complément à l’information élaborée par les journalistes, qu’il exploite une source, un angle ou un traitement particulier qui n’aient pas été accessibles aux professionnels. La couverture de la révolte iranienne après la victoire contestée de Mahmoud Ahmadinejad en 2009, les images du printemps arabe ou de la catastrophe naturelle de Fukushima en 2011 sont autant d’événement où les contributions locales ont apporté autant d’information que celle issue des journalistes professionnels, qui n’avaient alors pas forcément accès au théâtre des événements. Les messageries instantanées, le microblogging ou Internet dans ses grandes largeurs sont aujourd’hui autant de moyens détournés permettant de contourner les tyrannies des frontières et de s’affranchir des éventuelles censures locales pour donner la priorité à l’information. Depuis longtemps, déjà, des images amateurs tirées des médias sociaux ou des plateformes vidéo comme YouTube sont intégrées à des reportages des grands networks. Le journalisme citoyen est donc l’expression d’une nouvelle forme de liberté qui exploite les différents canaux à sa disposition pour franchir les frontières et qui devient, de ce fait, impossible à contrôler par un pouvoir central.

Le cercle vertueux du journalisme citoyen

La prise de parole citoyenne fait donc aujourd’hui radicalement bouger les lignes. Elle s’est installée progressivement et profondément dans l’éco-système journalistique et constitue désormais une source d’information et un contre-pouvoir au même titre que le journalisme professionnel. Le citoyen nourrit désormais le journaliste qui, à son tour, nourrit le citoyen, construisant ainsi une dynamique inédite d’enrichissement et de pluralité de l’information. Celle-ci s’en retrouve d’autant plus renforcée. Avec parfois, pour corollaire, les excès d’un usage sans barrières déontologiques ni qualitatives.

Toujours plus de contenus pour toujours moins de valeur

Valeur du contenuLa prolifération de nouveaux espaces d’expression provoquée par l’arrivée des médias online a créé un appel d’air inédit pour les producteurs de contenus. Aussi performants soient-ils, la plupart des services en ligne restent fondamentalement élaborés autour des contenus. Si la qualité de ces services attire une audience, ce sont les contenus qui contribuent à la garder captive et à la fidéliser. Des espaces comme Deezer, DailyMotion ou Flickr ne sont que des coquilles vides sans le contenu qu’ils mettent à disposition et qu’ils permettent de partager avec le reste de la netosphère. Parallèlement, beaucoup de marques pure players présentes sur Internet ont compris les enjeux liés aux contenus dans le but d’établir une relation privilégiée avec leurs utilisateurs. Ainsi, le site de vente RueDuCommerce a, par exemple, lancé en 2011 son magazine en ligne pour créer une relation différente du simple acte de vente avec ses clients. Le roi Google lui-même s’est lancé dans la production de contenus propres pour présenter la profusion des innovations qu’il propose.

De la profusion des contenus nait sa banalisation

Cette situation confère aux contenus un rôle central et stratégique dans la capacité d’un site à développer sa propre audience : ils sont un catalyseur d’un public susceptible de produire son propre contenu et de développer, à son tour, une nouvelle audience. Une dynamique qui a rendu Internet gourmand en contenus de toutes sortes et conduit peu à peu à l’industrialisation des process de rédaction, dont les fermes de contenus sont un des principaux avatars. Mais une profusion de contenus disponibles qui pose in fine la question cruciale de sa valeur. Pas uniquement d’un point de vue du prix ou de la valeur marchande, mais plutôt du point de vue de celle perçue par le public. La question se pose d’abord en matière d’image. Hier considéré comme un bien rare, l’usage de la photographie s’est aujourd’hui généralisé avec l’arrivée du numérique. Elle est aujourd’hui devenue un média d’expression et de dialogue, qui s’échange via les mobiles ou se télécharge sur le Net aussi facilement que du texte. La vidéo, en s’embarquant sur les smartphones, est en passe de suivre le même chemin en devenant le nouveau moyen d’expression et de communication entre les individus. Le phénomène s’est aujourd’hui généralisé à l’univers de la musique et du cinéma qui, en perdant leur matérialité, ont aussi perdu une partie de leur valeur. Dès lors, comment peut-on demander de payer pour un contenu devenu aussi ordinaire que l’air qu’on respire ou l’eau qui sort du robinet ? Cette question est à la base du débat mené sur les DRM (Digital Right Management ou gestion des droits numériques) et sur le respect du droit patrimonial de l’artiste sur son œuvre. Il est en train de gagner les sphères des contenus au sens le plus large.

L’industrialisation de la production des contenus : la naissance d’un prolétariat

Le monde de la production de contenus est donc en passe d’éprouver une révolution liée à ses méthodes de production, au même titre que celle qui a secoué le monde industriel au XIXe siècle. L’« OS du clic » devient interchangeable, organisé en batterie se divisant le travail et a aujourd’hui pour unique vocation de fournir une matière première bon marché, prête à consommer. Avec la menace de baisse de qualité qui en découle. Dès lors, on peut aisément faire une analogie entre le monde de la production de contenus et celui des sweat-shops du Sud-Est Asiatique ayant pour but d’inonder le marché de produits textiles ou informatiques à bas prix. Les contenus seraient-ils en phase de devenir un bien de consommation au même titre qu’une paire de chaussures ou un écran de télévision ? À quand une délocalisation des salles de rédaction dans les pays à faible coût de main-d’œuvre ?

Quand la machine remplace l’homme

L’analogie ne s’arrête pas là. Dans la même logique qui a conduit à remplacer l’homme par la machine, une expérience d’intelligence artificielle baptisée Stats Monkey menée par la Northwestern University de l’Illinois (USA) pousse la démarche encore plus loin. Son but : confier à un robot l’élaboration intégrale d’un article de presse. La machine est ainsi capable, propulsée par un algorithme puissant, d’aller chercher automatiquement sur le Web les infos nécessaires à l’élaboration de l’article, à les croiser et les augmenter d’éléments de contexte tels que la météo, et à les mettre en forme pour donner lieu à un article intelligible, utilisant un style rédactionnel préétabli, adapté au lectorat et pouvant largement rivaliser avec des articles rédigés par des journalistes professionnels. Son champ d’application porte encore actuellement au seul domaine des résultats sportifs locaux, peu enclins à une analyse poussée et la plupart du temps construits sur des données factuelles (on a gagné, il a plu, il y avait un public nombreux, un joueur était blessé, etc.). Il ouvre cependant des perspectives, qualifiées par certains de boîtes de Pandore, à une automatisation intégrale de la production, éradiquant toute intervention humaine de processus d’élaboration des contenus. Certains projets explorent aujourd’hui la possibilité d’étendre ce domaine de compétence à l’audiovisuel ou à l’analyse politique. Posant par là même la question cruciale de l’avenir du mode de vérification des sources d’information et de celui du style journalistique.

La fin du journalisme ?

Fin du journalismeLa question de l’avenir du journalisme est universelle car elle est avant tout une question citoyenne. « Le droit du public à une information de qualité, complète, libre, indépendante et pluraliste, rappelé dans la Déclaration des droits de l’homme et la Constitution française, guide le journaliste dans l’exercice de sa mission. Cette responsabilité vis-à-vis du citoyen prime sur tout autre », nous rappelle la charte d’éthique des journalistes qui précise également que « le journalisme consiste à rechercher, vérifier, situer dans son contexte, mettre en forme, commenter et publier une information de qualité ». Ces précisions nous rappellent combien le journaliste exerce un rôle social d’intermédiation primordial pour l’équilibre des pouvoirs et le respect des libertés individuelles. Or, le nouveau modèle économique dans lequel il s’inscrit désormais remet profondément en question son rôle et son utilité. Voire sa pérennité. Ce qui pose in fine un véritable problème de démocratie.

La nécessaire évolution du journalisme

La multiplication des supports, la vaporisation des contenus, la demande accrue du public pour une information rapide et la tension qui existe sur le marché de l’information ont mis à mal un métier qui a des difficultés aujourd’hui à trouver ses marques.

« La crise transformationnelle à laquelle sont confrontés les journalistes des médias d’information, depuis moins de 10 ans, est un changement d’époque, aussi monumental que l’arrivée du télégraphe au XIXe siècle ; un séisme du même ordre que l’ invention de l’imprimerie pour les clercs de l’Église catholique au XVe siècle »,

écrit Éric Scherer, directeur de la prospective et de la stratégie numérique du Groupe France Télévisions, pour expliquer la crise de confiance brutale que traverse le métier dans la société.

« Déstabilisés, les journalistes y auront-ils encore un rôle ? Probablement pas s’ils choisissent le statu quo. À peu près certainement s’ils réinventent leur métier en devenant les filtres indispensables et pertinents du nouvel âge d’or de l’information, dominé par une nouvelle abondance », prévient-il.

Reste à savoir quels peuvent être les leviers disponibles pour redynamiser ce métier, qui est parfois une profession de foi.

Le journaliste n’est plus le seul professionnel des contenus

La crise du journalisme est l’aboutissement de la conjonction de deux événements majeurs survenus de manière simultanée. Le premier est sans aucun doute l’apparition d’une concurrence massive. L’expert et l’amateur ont fait leur apparition dans le paysage médiatique, se substituant de plus en plus au journaliste qui n’a désormais plus le monopole de l’observation et de l’analyse. Combien d’émissions de télévision donnent désormais la parole à des experts non-journalistes dans le cadre de chroniques, de rubriques ou même d’émissions entières ? Quels sont les quotidiens qui n’offrent pas des tribunes à certains sociologues, chercheurs ou universitaires dans les colonnes de leurs journaux ? Combien d’anciens sportifs sont devenus consultants pour la télévision ou la radio ? Sans parler, bien entendu, de la prise de parole des citoyens ou des marques sur les supports online ou du rôle d’outils comme Google, des réseaux sociaux ou des agrégateurs dans le tri et la hiérarchisation de l’information. Cette concurrence massive (et parfois efficace) pose la question fondamentale de la valeur du propos journalistique et sa capacité à être acheté par un lectorat de plus en plus habitué à la gratuité de l’information. Parallèlement à cela, certains scandales comme l’affaire Jayson Blair aux États- Unis, mais aussi l’amalgame de plus en plus courant entre journalisme et communication continuent à jeter le discrédit sur une profession déjà sinistrée et contribuent à faire désormais préférer le discours citoyen à celui du professionnel journaliste.

Retour au direct ou le piège du journalisme instantané

Le second événement est une généralisation d’un journalisme de direct, réclamé par le citoyen. « Aujourd’hui, les journalistes sont devenus des instantanéistes », nous disait déjà en 1999 Ignacio Ramonet, alors directeur du Monde diplomatique. Une situation qui ne s’est pas arrangée depuis l’avènement d’outils comme Twitter et la généralisation d’une information « transportable » et consommable « sur place », qui transforme le journaliste en pousse-bouton relayant une information brute. Or, priver le journaliste de son rôle d’analyse et de mise en perspective, c’est l’amputer d’une partie fondamentale de sa mission : celle de la médiation.

« Un article peut être considéré comme un sous-produit dans le process », nous dit le journaliste et blogueur américain Jeff Jarvis. « Quand le digital arrive en premier et qu’il est suivi par l’imprimé, alors l’article devient un agglomérat d’éléments permettant de remplir du papier mais n’est plus une fin en soi. »

Le journaliste américain considère ainsi l’article journalistique sur le Web comme une exception, un luxe insolite au regard de la grande masse de l’information désormais échangée brute sur le Web. « Je ne dis pas que l’article est inutile ou mort. Juste optionnel », conclut-il.

Du généraliste au spécialiste

L’avenir du journalisme passe donc par sa capacité à remettre en question sa position hégémonique pour attaquer le virage imposé par le numérique. Le premier levier est de parvenir à affirmer son expertise et développer un journalisme de niches.

« Le plus difficile, c’est de réussir avec un site d’infos généralistes », estime Bill Nichols, directeur de la rédaction du site Politico.com. « Vous devez convaincre vos lecteurs que vous allez leur offrir quelque chose qu’ils ne peuvent pas lire ailleurs. »

Et le fait est que si tout un chacun est aujourd’hui susceptible de faire suivre une info « généraliste » en maîtrisant les canaux de diffusion ouverts à tous, nul ne peut se substituer à la connaissance, au réseau et aux sources dont le journaliste doit se nourrir. Le journalisme, à l’instar du secteur médical, doit se spécialiser au détriment de la filière généraliste. Plus ces spécialités seront rares, plus elles seront valorisées auprès d’un lectorat qui sera prêt à acheter cette expertise.

Comment survivre dans un monde numérique encombré ?

Par ailleurs, si le temps réel est aujourd’hui devenu une réalité avec laquelle il faut compter, le journalisme se doit de se souvenir de ses fondamentaux pour mieux préparer son évolution et assurer sa pérennité. La mise en perspective, la recherche d’angle, l’approfondissement et le croisement des sources doivent définitivement rester la plus-value du journaliste. Le cadre des médias connectés apparaît plutôt comme une opportunité plus qu’un risque pour le respect de ces valeurs fondamentales. L’avenir est donc plutôt à un journalisme collaboratif, contributif, enrichi de son environnement numérique et susceptible de collaborer avec le reste des acteurs de l’information. Ce qu’Éric Scherer qualifie de « journalisme augmenté (…) plus démocratique et moins en surplomb, qui donne une large part à la coproduction avec le public, avec ses pairs, avec d’autres corps de métiers. » Il est vain de lutter contre le sens de l’histoire. Le modèle imposé par les médias connectés est désormais avéré. Le journalisme de demain doit l’exploiter comme une chance plutôt que de tenter de s’y opposer.

Changement de paradigme

Compte tenu de la profusion des médias gourmands de contenus, il est donc peu probable que le journalisme soit amené à disparaître. Le journalisme est aujourd’hui devenu protéiforme et ne répond plus à la définition académique que souhaiteraient encore certains de ses pairs. Reste à convaincre de la viabilité de certaines de leurs formes d’expression, comme le journalisme d’enquête ou de reportage, essentiel pour le débat démocratique mais que le modèle économique des nouveaux médias ne semble plus pouvoir s’offrir. Certains d’entre eux ont trouvé une alternative : ils ont déserté les colonnes des journaux ou les émissions de télévision pour partir à la conquête d’autres supports médiatiques. Le succès des ouvrages de Pierre Péan ou des films de Michael Moore témoigne que le travail journalistique de temps long peut encore trouver un public nombreux dans l’univers de l’édition ou du cinéma. Des médias où il est encore d’usage de payer pour un contenu de qualité…

La tyrannie de l’urgence

ImmédiatetéLe nouveau rapport au temps imposé par les médias connectés exerce une influence directe sur le mode de rédaction et la manière de relayer l’information. La contrainte de temps n’est pourtant pas nouvelle. Elle peut même être considérée comme intrinsèque à la création des médias, qui ont toujours eu à répondre au challenge des délais de transmission de l’information. La presse a ainsi toujours eu à se plier aux contraintes de bouclage dictées par la mise sous presse. Et dans ce domaine, le cérémonial du bouclage d’un quotidien se distingue de celui d’un magazine hebdomadaire. La télévision est assujettie aux règles strictes des grilles de programmes. La radio, média du direct par excellence, ne peut pour sa part supporter aucun retard à l’antenne, sous peine de « blancs » assourdissants.

La recherche du scoop : la vitesse au cœur du journalisme

Le journalisme de l’instant a, pour sa part, toujours existé et n’est pas l’apanage d’Internet. « On veut s’informer vite, au lieu d’informer bien. La vérité n’y gagne pas », disait déjà Albert Camus en 1944. La grande nouveauté d’Internet n’est pas de s’être imposé comme le média de l’instantanéité, mais plutôt d’en avoir fait sa marque de fabrique et de l’avoir peu à peu imposée en tant que principe fondamental aux autres médias. Ça n’a pourtant pas toujours été le cas. Au contraire, le Web était, à l’origine, plutôt considéré comme un espace de stockage et de pérennité, permettant de garder des travaux de recherche ou des actes de colloques à la disposition du plus grand nombre, au même titre qu’un fichier sur un serveur distant. La première « affaire » ayant amorcé le sacre d’Internet comme média de l’immédiateté remonte à la fin des années 90 et au Monica Gate qui faillit coûter la place à la présidence pour Bill Clinton. En janvier 1998, l’affaire Lewinsky fut dévoilée pour la première fois sur le site Internet du journaliste américain Matt Drudge, au nez et à la barbe du très officiel Newsweek qui, en média responsable, préférait attendre de vérifier ses sources avant de déclencher le scandale. S’ensuivit un certain nombre de révélation plus ou moins fantaisistes qui marquèrent le coup d’envoi de la course à la vitesse qui ne s’est toujours pas arrêtée.

Le dogme de l’instant : une création d’Internet ?

L’organisation des internautes en réseaux sociaux et l’incroyable dynamisme des échanges dont ils sont le cadre ont été le second déclencheur de la dictature de l’immédiateté.« Le New York Times est suivi sur Twitter par 15,8 millions de followers. (…) Un article du NYT est twitté toutes les quatre secondes », nous dit son président Arthur Sulzberger, démontrant l’attente des citoyens en matière d’instantanéité. La plupart des sites sont aujourd’hui construits sur le principe déclaratif de l’instant : le fil d’actualité de Facebook, la cellule « Que faites-vous ? » de Twitter, le « Quoi de neuf ? » de Google+, le « What are you working on ? » de Yammer, le système de check-in de Foursquare, etc. La chasse au scoop s’est ainsi rapidement transformée en course à l’urgence et au relais de l’information en temps réel. La simplicité de diffusion des contenus sur le Web a fait le reste. Internet devenant aujourd’hui le média de référence en termes d’information, les médias traditionnels se voient contraints de rivaliser désormais sur le terrain de l’immédiateté pour continuer à exister.

Vitesse et précipitation : les démons de la société de l’information

Le premier risque évident de ce nouveau modèle porte sur la dérive de voir la course à l’exclusivité l’emporter sur l’analyse, relayer de l’information s’avérant plus simple que la commenter. Les phénomènes comme Twitter et sa dictature des 140 signes est symptomatique de l’émergence d’une forme de journalisme d’alerte aux dépens de celui d’investigation, perdant en profondeur ce que l’on y gagne en largeur, c’est-à-dire en volume d’information traitée. La télévision et la radio, médias de la retransmission, avaient, en leur temps, déjà imposé le direct sur leurs antennes au détriment de la presse, contrainte de suivre pour les raisons inhérentes à ses circuits de production.

« La domination d’un modèle de l’information marquée par l’urgence et l’événement a nécessairement un impact très lourd sur toute la conception de l’information », nous dit Dominique Wolton, directeur de recherche au CNRS. « Il y a nécessairement une contradiction entre la rapidité de l’information, la simplification qui en résulte et la complexité de l’histoire et des problèmes de société. »

La tendance est donc plus que jamais à la recherche de sensationnalisme ou d’informations off the record.

Retour au direct : un mélange des genres

Le second risque porte plus particulièrement sur le danger planant sur la véracité de l’information. Le live media s’installe aujourd’hui en tant que modèle pour les événements majeurs. On a pu le constater dans le courant 2011 lors des épisodes du printemps arabe, de l’accident de la centrale de Fukushima ou du scandale Strauss-Kahn. Tous les médias se sont efforcés de relayer l’information en essayant d’être le premier à nous livrer une exclusivité, nous offrant au passage un florilège d’informations non vérifiées, de témoignages peu crédibles et contradictoires, d’images d’archive, d’approximations, et d’hypothèses fumeuses remises en cause du jour au lendemain. « La vérité est rétive à toute immédiateté. Elle exige recul, patience, recoupements, vérifications, interprétation, mémoire », prévient le journaliste écrivain Jean-Claude Guillebaud. Une exigence qui répond avant tout à une question de déontologie et qui est aujourd’hui fortement remise en question par le maelström de contenus bruts où il devient difficile de distinguer l’information professionnelle de celle émanant du citoyen, la calomnie des faits avérés. Rappelons que l’affaire DSK avait déjà éclaté sur la base d’un obscur SMS de militant UMP, repris par la presse avant d’être sujet à caution, puis d’être à nouveau réhabilité. De quoi brouiller la perception des lecteurs et entretenir le doute sur la véracité de toute l’histoire.

L’image à tout prix

La course à l’instantanéité constitue une révolution du même calibre que celle qui secoua les médias lors de la première guerre du Golfe. La profusion d’images, alors diffusées en boucle par CNN, a marqué l’origine de l’info-spectacle, fondée sur une transmission de l’information en flux continu et une diffusion massive d’images en direct du théâtre des opérations. L’info-temps réel repose aujourd’hui sur cette même nécessité de transmission à tout prix, sans pour autant que les éléments fournis apportent une quelconque information supplémentaire. La différence majeure est qu’aujourd’hui l’information n’est plus aux seules mains de CNN mais potentiellement à tout citoyen susceptible de révéler l’information, apporter l’image inédite ou dénicher l’image d’archive qui « fait la différence ». Une concurrence accrue qui contraint à toujours plus d’instantanéité.

Une information immédiate pour une société qui s’accélère

Cette course à la rapidité n’est toutefois pas le monopole de l’univers de l’information et des contenus. Les médias ne sont qu’un révélateur de l’accélération du rythme de nos sociétés.

« Le journalisme, aujourd’hui, est-ce courir plus vite que son voisin ? Ce vertige de l’immédiateté ruine notre profession. Le journalisme est un métier qui nécessite du temps; il faut le réaffirmer », martèle Jérôme Bouvier, journaliste médiateur de Radio France et fervent défenseur d’une information raisonnée. « Le meilleur moyen de tuer le journalisme, que l’on dise dans 5 ans ou dans 10 ans il n’y a plus besoin de ce métier, que ce métier n’a plus aucun sens, c’est que l’on continue à conjuguer immédiateté et journalisme », rajoute-t-il.

Le slow movement : un retour à la raison ?

Devant l’impossibilité de rivaliser avec le diktat de l’urgence, certaines initiatives prônent aujourd’hui un retour au slow-media. Établi sur le modèle du slowfood apparu dans les années 80 en Italie, le slow-media se range du côté d’une information réfléchie, respectueuse, étayée et prône un retour au plaisir de l’élaboration, d’une part, et celui de la dégustation, d’autre part. Une lenteur qui n’est pas pour autant synonyme d’inaction, mais plutôt de qualité et de retour au sens. En témoigne le succès des revues XXI ou Clés ou du documentaire en ligne qui donne un signal du retour au format long et qui prouve l’intérêt retrouvé du public à une information documentée et analysée. Et le principe se généralise aujourd’hui à d’autres secteurs, avec l’émergence du slow-travel, du slow-design, des slow-cities ou du slowsex. Effets de mode ou retour profond de nos sociétés à la raison ?