La fin du journalisme ?

Fin du journalismeLa question de l’avenir du journalisme est universelle car elle est avant tout une question citoyenne. « Le droit du public à une information de qualité, complète, libre, indépendante et pluraliste, rappelé dans la Déclaration des droits de l’homme et la Constitution française, guide le journaliste dans l’exercice de sa mission. Cette responsabilité vis-à-vis du citoyen prime sur tout autre », nous rappelle la charte d’éthique des journalistes qui précise également que « le journalisme consiste à rechercher, vérifier, situer dans son contexte, mettre en forme, commenter et publier une information de qualité ». Ces précisions nous rappellent combien le journaliste exerce un rôle social d’intermédiation primordial pour l’équilibre des pouvoirs et le respect des libertés individuelles. Or, le nouveau modèle économique dans lequel il s’inscrit désormais remet profondément en question son rôle et son utilité. Voire sa pérennité. Ce qui pose in fine un véritable problème de démocratie.

La nécessaire évolution du journalisme

La multiplication des supports, la vaporisation des contenus, la demande accrue du public pour une information rapide et la tension qui existe sur le marché de l’information ont mis à mal un métier qui a des difficultés aujourd’hui à trouver ses marques.

« La crise transformationnelle à laquelle sont confrontés les journalistes des médias d’information, depuis moins de 10 ans, est un changement d’époque, aussi monumental que l’arrivée du télégraphe au XIXe siècle ; un séisme du même ordre que l’ invention de l’imprimerie pour les clercs de l’Église catholique au XVe siècle »,

écrit Éric Scherer, directeur de la prospective et de la stratégie numérique du Groupe France Télévisions, pour expliquer la crise de confiance brutale que traverse le métier dans la société.

« Déstabilisés, les journalistes y auront-ils encore un rôle ? Probablement pas s’ils choisissent le statu quo. À peu près certainement s’ils réinventent leur métier en devenant les filtres indispensables et pertinents du nouvel âge d’or de l’information, dominé par une nouvelle abondance », prévient-il.

Reste à savoir quels peuvent être les leviers disponibles pour redynamiser ce métier, qui est parfois une profession de foi.

Le journaliste n’est plus le seul professionnel des contenus

La crise du journalisme est l’aboutissement de la conjonction de deux événements majeurs survenus de manière simultanée. Le premier est sans aucun doute l’apparition d’une concurrence massive. L’expert et l’amateur ont fait leur apparition dans le paysage médiatique, se substituant de plus en plus au journaliste qui n’a désormais plus le monopole de l’observation et de l’analyse. Combien d’émissions de télévision donnent désormais la parole à des experts non-journalistes dans le cadre de chroniques, de rubriques ou même d’émissions entières ? Quels sont les quotidiens qui n’offrent pas des tribunes à certains sociologues, chercheurs ou universitaires dans les colonnes de leurs journaux ? Combien d’anciens sportifs sont devenus consultants pour la télévision ou la radio ? Sans parler, bien entendu, de la prise de parole des citoyens ou des marques sur les supports online ou du rôle d’outils comme Google, des réseaux sociaux ou des agrégateurs dans le tri et la hiérarchisation de l’information. Cette concurrence massive (et parfois efficace) pose la question fondamentale de la valeur du propos journalistique et sa capacité à être acheté par un lectorat de plus en plus habitué à la gratuité de l’information. Parallèlement à cela, certains scandales comme l’affaire Jayson Blair aux États- Unis, mais aussi l’amalgame de plus en plus courant entre journalisme et communication continuent à jeter le discrédit sur une profession déjà sinistrée et contribuent à faire désormais préférer le discours citoyen à celui du professionnel journaliste.

Retour au direct ou le piège du journalisme instantané

Le second événement est une généralisation d’un journalisme de direct, réclamé par le citoyen. « Aujourd’hui, les journalistes sont devenus des instantanéistes », nous disait déjà en 1999 Ignacio Ramonet, alors directeur du Monde diplomatique. Une situation qui ne s’est pas arrangée depuis l’avènement d’outils comme Twitter et la généralisation d’une information « transportable » et consommable « sur place », qui transforme le journaliste en pousse-bouton relayant une information brute. Or, priver le journaliste de son rôle d’analyse et de mise en perspective, c’est l’amputer d’une partie fondamentale de sa mission : celle de la médiation.

« Un article peut être considéré comme un sous-produit dans le process », nous dit le journaliste et blogueur américain Jeff Jarvis. « Quand le digital arrive en premier et qu’il est suivi par l’imprimé, alors l’article devient un agglomérat d’éléments permettant de remplir du papier mais n’est plus une fin en soi. »

Le journaliste américain considère ainsi l’article journalistique sur le Web comme une exception, un luxe insolite au regard de la grande masse de l’information désormais échangée brute sur le Web. « Je ne dis pas que l’article est inutile ou mort. Juste optionnel », conclut-il.

Du généraliste au spécialiste

L’avenir du journalisme passe donc par sa capacité à remettre en question sa position hégémonique pour attaquer le virage imposé par le numérique. Le premier levier est de parvenir à affirmer son expertise et développer un journalisme de niches.

« Le plus difficile, c’est de réussir avec un site d’infos généralistes », estime Bill Nichols, directeur de la rédaction du site Politico.com. « Vous devez convaincre vos lecteurs que vous allez leur offrir quelque chose qu’ils ne peuvent pas lire ailleurs. »

Et le fait est que si tout un chacun est aujourd’hui susceptible de faire suivre une info « généraliste » en maîtrisant les canaux de diffusion ouverts à tous, nul ne peut se substituer à la connaissance, au réseau et aux sources dont le journaliste doit se nourrir. Le journalisme, à l’instar du secteur médical, doit se spécialiser au détriment de la filière généraliste. Plus ces spécialités seront rares, plus elles seront valorisées auprès d’un lectorat qui sera prêt à acheter cette expertise.

Comment survivre dans un monde numérique encombré ?

Par ailleurs, si le temps réel est aujourd’hui devenu une réalité avec laquelle il faut compter, le journalisme se doit de se souvenir de ses fondamentaux pour mieux préparer son évolution et assurer sa pérennité. La mise en perspective, la recherche d’angle, l’approfondissement et le croisement des sources doivent définitivement rester la plus-value du journaliste. Le cadre des médias connectés apparaît plutôt comme une opportunité plus qu’un risque pour le respect de ces valeurs fondamentales. L’avenir est donc plutôt à un journalisme collaboratif, contributif, enrichi de son environnement numérique et susceptible de collaborer avec le reste des acteurs de l’information. Ce qu’Éric Scherer qualifie de « journalisme augmenté (…) plus démocratique et moins en surplomb, qui donne une large part à la coproduction avec le public, avec ses pairs, avec d’autres corps de métiers. » Il est vain de lutter contre le sens de l’histoire. Le modèle imposé par les médias connectés est désormais avéré. Le journalisme de demain doit l’exploiter comme une chance plutôt que de tenter de s’y opposer.

Changement de paradigme

Compte tenu de la profusion des médias gourmands de contenus, il est donc peu probable que le journalisme soit amené à disparaître. Le journalisme est aujourd’hui devenu protéiforme et ne répond plus à la définition académique que souhaiteraient encore certains de ses pairs. Reste à convaincre de la viabilité de certaines de leurs formes d’expression, comme le journalisme d’enquête ou de reportage, essentiel pour le débat démocratique mais que le modèle économique des nouveaux médias ne semble plus pouvoir s’offrir. Certains d’entre eux ont trouvé une alternative : ils ont déserté les colonnes des journaux ou les émissions de télévision pour partir à la conquête d’autres supports médiatiques. Le succès des ouvrages de Pierre Péan ou des films de Michael Moore témoigne que le travail journalistique de temps long peut encore trouver un public nombreux dans l’univers de l’édition ou du cinéma. Des médias où il est encore d’usage de payer pour un contenu de qualité…

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