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« Le contenu est à la fois tellement massif et couteux qu’aucune entreprise n’aura bientôt plus les moyens de le produire »

Témoignage de Bruno Caillet,
Directeur développement de l’agence Le Hub,
intervenant en stratégies de communications interactives et nouveaux territoires de la culture à l’université Paris Sorbonne Nouvelle.
 

Selon vous, de quelle manière les révolutions technologiques sont-elles en train de modifier nos modes de relation et notre société?

La généralisation de la donnée et son assimilation dans notre environnement nous amènent à un changement de civilisation que l’on peut comparer aux révolutions majeures qui ont marqué l’histoire de l’humanité. La dernière de cette ampleur était probablement celle de l’écrit, et plus particulièrement celle de l’imprimerie, qui a débouché sur le siècle des Lumières et une nouvelle façon d’appréhender le monde. Avec la question de l’électronique, on propose aujourd’hui une approche systémique de la manière dont les sociétés vont s’organiser désormais. Cette approche est extrêmement difficile à entendre pour les acteurs économiques et institutionnels, car elle aboutit toujours à la même conclusion : vous avez perdu le pouvoir. Nous ne sommes plus dans un système descendant, mais désormais dans un système interconnecté, réévalué en permanence et autorégulé. C’est donc le jeu des acteurs qui est en train d’être revu et corrigé dans ce modèle. Aborder la question sous l’angle de la systémique inquiète aujourd’hui nombre de décideurs, car les phénomènes en cours complexifient les relations socioéconomiques sur lesquelles chacun fondait jusqu’à présent sa vision et son action sur le monde.

La question de la sécurité des données dans un tel système peut-elle être un frein au développement technologique ?

La réponse à une telle question ne peut être tranchée. D’un côté, tout le monde a conscience d’un tracking généralisé. D’autre part, de nombreuses études montrent que la plupart des usagers des systèmes informatiques sont prêts à donner des informations personnelles contre une quelconque gratification. La ligne de défense d’Eric Schmidt, PDG de Google, consiste d’ailleurs à dire que si vous avez quelque chose à vous reprocher, c’est votre problème, pas celui de Google. Ce droit à la transparence a longtemps été considéré comme choquant. Pour autant, il est aujourd’hui accepté par la plupart de nos contemporains et la jeune génération le considère comme une évidence. De ce point de vue, il faut se souvenir de la critique de Jacques Lacan sur la cybernétique. Selon lui, l’interconnexion entre les individus est à l’origine d’une chaîne d’interdépendance et d’autorégulation conduisant, à terme, à une totale aliénation de l’individu au système. Le danger est donc moins lié à la question de la transparence ou de la sécurité des contenus et des données qu’au schéma d’autorégulation dans lequel tout le monde s’inscrit plus ou moins consciemment et qui tend à standardiser les relations sociales entre individus. Ce qui est très nouveau, c’est que le contrôle n’est désormais plus le fait d’une autorité. Il s’exerce par nous-mêmes sur nous-mêmes.

Comment vont évoluer les activités technologiques par rapport à celles liées à la production de contenus ?

Je crois qu’on se dirige vers une divergence de ces deux activités. Si on prend les exemples des deux entreprises les plus capitalisées du monde que sont Google et Facebook, aucune d’entre elles ne produit du contenu en tant que tel. Le contenu est à la fois tellement massif et coûteux qu’aucune entreprise n’aura plus les moyens de le produire. D’autant plus qu’une information gratuite existe sur le Net. À l’avenir, ce seront les utilisateurs qui produiront leur propre contenu. On aura affaire à des créateurs de sens fabriquant du service. L’enjeu est donc plutôt à l’avenir d’acquérir la capacité de connecter les informations de l’entreprise, les données issues des objets, celles des individus ou des institutions et de les agréger pour produire des services à valeur augmentée. La valeur n’est donc plus dans la production de contenus, elle est désormais dans la capacité à capter du fl ux et de l’agréger pour en faire une information intelligible et/ou un service rémunérateur.

Selon vous, quelle évolution technologique a le plus marqué les usages ces dernières années ?

Le phénomène le plus marquant, et qui devrait se prolonger, est celui de l’hybridation. Il est fondé sur le fait que, pour que le système de contrôle soit le plus performant, il faut qu’il s’adosse au plus près de l’individu. On a ainsi commencé à le décrocher du fi l, puis à le glisser dans sa poche. Le smartphone symbolise le premier niveau d’hybridation. Il est devenu un prolongement de l’individu, une prothèse. Le deuxième niveau, qui est en train actuellement de se massifier, est celui de la dimension sémantique. Le système acquiert peu à peu des propriétés cognitives et devient extrêmement intelligent grâce au croisement et au traitement des données. Le troisième niveau, encore en devenir, concernera la fusion du code génétique et informatique dans un même tout. L’individu génèrera ainsi son propre contenu pour dialoguer avec la machine. Plus largement, il faut considérer l’avenir technologique au travers d’un système très simple. L’individu sera à la fois un récepteur et un producteur d’information, en permanence connecté à son environnement via son smartphone mais aussi ses vêtements, ses implants et toutes sortes de prothèses. Il sera ainsi en interrelation de plus en plus passive avec ce qu’on peut appeler un PAI, un « paysage ambiant et intelligent », dans une perméabilité continue entre les espaces publics et privés. L’environnement sera ainsi à la fois immersif et intelligent parce qu’il sera en capacité de produire et d’adresser une information pertinente au bon moment. L’individu sera une source de la database et n’aura plus besoin d’interface puisqu’il sera lui-même l’interface avec le système d’information. Il ne s’agit pas à ce stade de savoir si c’est bien ou pas bien. Cette évolution s’inscrit juste dans une continuité…

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