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La révolution relationnelle

De l’expertise individuelle à l’intelligence collective

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Intelligence collectiveL’émergence des médias numériques conduit bien à une nouvelle vision de la structure de nos sociétés, qui ne répond plus à une organisation centralisée et hiérarchisée, mais bien à une structure collaborative, matricielle, autogérée. L’accès à l’information, l’émergence des carrefours d’expression, la faculté de dialogue donnent la matière à une nouvelle forme d’anthropologie des individus connectés. Nos sociétés établies en communautés interconnectées s’apparentent de plus en plus aux modèles d’organisations sociales complexes établies chez certaines espèces comme les abeilles, les fourmis ou les oiseaux migrateurs. Elles démontrent qu’une société fondée sur la communication et l’instinct peut conduire à une certaine forme d’intelligence collective. Internet et les réseaux sociaux donnent aujourd’hui les moyens techniques de mener à bien une activité qui ne soit pas forcément régie par une structure hiérarchique. C’est une révolution dans la relation, dans le sens où le Net devient ainsi le creuset d’énergies individuelles, souvent désintéressées, construites sur un besoin de contribution à une œuvre collective.

« L’intelligence collective est pratiquée par les êtres humains depuis qu’ils disposent du langage et de la culture », nous rappelle le philosophe Pierre Lévy, auteur du livre L’intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace. « Nous ne sommes intelligents que collectivement grâce aux différents savoirs transmis de génération en génération. Simplement, Internet est plus puissant que l’imprimerie, la radio ou la télévision, parce qu’il permet une communication transversale et une meilleure exploitation de la mémoire collective. »

L’intelligence collective à l’origine du Web

Les principes de collaboration et d’intelligence collective constituent l’ADN même du Web. Le Centre européen de recherche nucléaire (CERN) jeta les bases de son mode de fonctionnement dans les années 90 afin de partager les informations des 8 000 scientifiques de 85 nationalités éparpillés dans les différentes universités tout autour du monde. L’origine du Web était donc déjà fondamentalement communautaire et répondait à un besoin de partage des connaissances. Elle se fonde sur une vision itérative et collaborative de production de contenus, fixant le principe que la capacité d’un individu seul, même brillant, n’égalera jamais celle d’une communauté d’individus « moyens ». Ce principe est à l’origine même de la notion de crowdsourcing et, par extension, celle de la sagesse de foules mise en évidence dans l’ouvrage éponyme du journaliste américain James Surowiecki, qui bâtit sa réflexion sur le fait que le travail collectif donne un meilleur résultat que celui d’individus isolés.

Des projets rendus possibles par le plus grand nombre

Cette capacité à faire réaliser par le plus grand nombre une tâche à portée universelle reste un moyen fondamental pour certains programmes de recherche d’arriver à leurs fins. Le projet Zooniverse, par exemple, invite ainsi les astronomes amateurs à participer, entre autres, à la classification de millions de galaxies à partir d’images fournies par le programme Hubble. Plus ludique, Foldit est un jeu collaboratif en ligne invitant les participants bénévoles à contribuer à la recherche scientifique. Une expérience dont l’émulation a permis aux joueurs de découvrir en trois semaines la structure d’une protéine responsable du sida chez le singe. Une énigme qui tenait les scientifiques en échec depuis dix ans et dont la découverte a fait l’objet d’une publication en septembre 2011 dans la revue Nature Structural & Molecular Biology. Le projet Wikipedia, bien sûr, représente une base de données encyclopédique collaborative unique sur la connaissance humaine. Et que penser du projet 23andMe, piloté par Google, qui vise à tracer une cartographie des profils ADN dans le monde en encourageant les gens à décrypter leur patrimoine génétique pour améliorer les connaissances, les traitements potentiels et permettre une médecine personnalisée ? Pas sûr, connaissant le penchant du géant de Mountain View pour tout ce qui a trait aux données personnelles, que ce projet soit aussi désintéressé qu’il n’y paraisse. Un tel processus est à la base de la dynamique de l’open source et du développement des logiciels libres, dont les fondements ont été établis dans les années 80 par Richard Stallman, mis en oeuvre dans le cadre de son projet GNU et portés par la Free Software Foundation.

« Je peux expliquer les logiciels libres en trois mots : liberté, égalité, fraternité », résume ce programmeur militant(6). « Liberté, parce que chaque utilisateur est libre. Égalité, parce qu’avec le logiciel libre, personne n’a de pouvoir sur personne. Fraternité, parce que nous encourageons la coopération entre les utilisateurs. »

Ce mode de conception collaboratif, que Stallman étend à toute œuvre ayant des applications concrètes, suppose une nouvelle philosophie des méthodes de collaboratif entre individus. Il tend à prouver qu’une relation construite sur la liberté est plus créatrice de valeur qu’un modèle traditionnel centralisé et hiérarchisé. Développé à l’échelle mondiale, ce mode de conception par sédimentation, c’est-à-dire accumulant les compétences et les adaptations de chaque individu, est une source inédite et puissante d’enrichissement des contenus. Il suppose toutefois une forme de bénévolat tout à fait inédite dans une économie de marché telle que la nôtre.

Libérer les données pour créer de la richesse

Ce mode de relation ouvre, par ailleurs, le champ à une nouvelle forme de développement de services en ligne, fondée sur l’exploitation de données ouvertes. C’est l’esprit fondateur du principe d’open-datas, qui vise à donner un accès libre aux données recueillies par certains acteurs, notamment les villes et les collectivités territoriales, dans un but initial de transparence mais aussi de coproduction et d’enrichissement des services. Un tel principe permet en effet à n’importe quel citoyen de réexploiter ces données issues, par exemple, des transports en commun, des travaux sur la voie publique, du trafic routier ou de la démographie pour faire naître de nouveaux services en ligne. « Cela ne produit pas seulement de la transparence, de la culture, du développement économique, mais aussi de nouveaux services, de la prospective, du débat public, de la connaissance et souvent toutes ces choses à la fois », nous dit Charles Népote, responsable du programme Identité active au sein de la Fondation Internet Nouvelle Génération. Un courant de fond, dont les enjeux s’invitent de plus en plus dans le débat politique, et dans lequel des dizaines de villes comme New York, Londres, Paris, mais aussi Rennes, Nantes ou Bordeaux se sont résolument engagées. En décembre 2011, la France a ouvert son portail interministériel data. gouv.fr, donnant un accès à quelque 352 000 jeux de données publiques issues de 90 producteurs différents et engageant désormais le territoire national dans cette dynamique des données ouvertes.

API et Mashup : les applications en libre services

Une telle philosophie ne se cantonne pas aux données publiques et reste fondamentale de l’esprit du Net. Elle se retrouve également dans le domaine des API (Application Programming Interface) permettant la création de Mashups et qui constituent ici aussi une forme collaborative d’enrichissement des contenus, dans le sens où l’assemblage de données et d’applications Web permet la création d’un service nouveau et inédit. À titre d’exemple, un Mashup exploitant les fonctionnalités de Google Maps, API et de Flickr permet de donner naissance à un service de publication d’images géolocalisées en temps réel baptisé Flickrvision. Un projet construit sur la mise en commun de ressources venues des utilisateurs de Flickr et qui prend tout son sens dans le cadre de l’émergence des communautés sur Internet.

L’action collaborative au cœur du projet Google Book

Google, acteur majeur de la massification des contenus s’il en est, suit la tendance et a mis en place une démarche de construction d’une œuvre collective au sens propre en rachetant, en 2009, une start-up spécialisée dans les captchas, ces signes cabalistiques contenus dans les formulaires d’inscription en ligne et permettant de limiter les spams. Chaque jour, 30 millions d’utilisateurs saisissent ces petits mots dans le but de certifier à la machine qu’ils sont bien humains. Chacun de ces « petits mots » est en fait issu d’un livre numérisé dans le cadre du programme Google Book. En déchiffrant ces quelques signes et en les retranscrivant dans la cellule du formulaire, l’internaute contribue ainsi involontairement à l’enrichissement du volume de contenus peu à peu numérisés par le géant américain et mis à disposition sur le Net. Une forme d’intelligence collective inconsciente qui montre la puissance d’un mouvement communautaire dès lors qu’il est orchestré par un acteur central.

Internet, catalyseur d’énergies individuelles

De la notion d’intelligence collective émerge enfin celle de massification des liens sociaux. Au-delà de la capacité à mobiliser les énergies, le Web présente toutes les fonctionnalités permettant la mise en relation des individus mus par une volonté commune. Internet s’impose comme un grand connecteur. Le succès de services comme Copains d’avant, 123 People ou Facebook est un révélateur de cette capacité du Net à amplifier le lien entre des individus partageant une même histoire ou un même centre d’intérêt. D’autres services comme My Major Company ont illustré la capacité d’Internet à révéler une tendance inspirée des goûts et des envies du plus grand nombre. Un des enjeux à venir pour les services en ligne sera sans doute lié à la qualité de cette médiation et à leur capacité à mobiliser les foules. Partant du principe qu’en s’associant on est plus forts, les services de courtage en ligne permettent justement de faciliter la rencontre des besoins et des opportunités selon un modèle de peer-to-peer, c’est-à-dire d’individu à individu, en s’affranchissant ici aussi de toute organisation spécifique. On assiste aujourd’hui à l’émergence de market places facilitant l’échange de biens ou de services entre individus et aux succès des sites de mise en relation aussi divers que les services à la personne, le covoiturage, les rendez-vous sportifs ou culturels, les rencontres ou la généalogie. L’intégration des réseaux sociaux dans ce domaine est un catalyseur d’énergies supplémentaire. Rien d’étonnant donc à constater qu’un site de rencontres matrimoniales comme Meetic soit, selon l’Observatoire de l’Ifop, le quatrième réseau social le plus connu en France. Et rien d’étonnant à constater que les trois premiers soient Facebook, YouTube et Copains d’avant, d’autres sites à vocation sociale, justement. Cette faculté d’émulation de groupe a conduit la SNCF à lancer, fin 2011, une application baptisée Petits voyages entre amis, permettant d’inviter l’ensemble de ses relations Facebook à participer à un voyage que l’on a organisé sur le site Voyages-SNCF.com. Un service au potentiel énorme dès que l’on touche à l’organisation d’un festival ou d’un événement de portée nationale. Et une façon de développer le business tout en faisant du site de voyage la cheville ouvrière de la relation.

Les tiers lieux, creuset du co-working

La notion de démarche collaborative est donc, à plusieurs titres, fondamentale dans les succès du Web et constitue sans nul doute les leviers de développement des prochains services sur Internet. D’où les enjeux liés à la capacité d’animer les relais sociaux, qui sont autant de démultiplicateurs d’efficacité et d’audience. Cet esprit collaboratif est aujourd’hui tout entier incarné par les espaces de travail partagés qui apparaissent un peu partout. La Cantine, La Manufacture, La Ruche ou le Labo de l’Édition sont autant d’émanations très concrètes de l’esprit d’ouverture et de partage qui anime la plupart des acteurs de l’économie numérique. Une formalisation de ce que le sociologue Ray Oldenberg a qualifié, à la fi n des années 80, de tiers lieu, c’est-à-dire un espace de lien social permettant aux individus animés par un intérêt commun de se rencontrer, d’échanger, de travailler ensemble. De tels lieux demeurent des symboles de l’esprit du Web, portant l’idée que de l’échange naît la valeur et que c’est dans la mise en commun des connaissances qu’on produit de l’intelligence.

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