Double, triple et quadriplay : convergence ou (dé)multiplication numérique ?

EthernetLa révolution numérique entraîne un étrange paradoxe : la multitude des canaux de diffusion (hertzien, numérique, imprimé, wi-fi, 3G, filaire, fibre optique, satellite), de flux (mail, rss, messagerie, réseaux sociaux) et des supports de réception (presse, affichage, télévision, ordinateur, laptop, mobile, smartphone, tablette, etc.) entraîne un phénomène de convergence amorcé depuis le début de la digitalisation de notre société. On tend vers une dématérialisation croissante de la variété des supports. Le CD et le DVD, fleurons et symboles de l’émergence de l’ère numérique, tendent aujourd’hui à disparaître alors qu’on ne compte plus les articles prédisant la fin du livre et de la presse imprimée. On assiste ainsi à la nécessité de voir apparaître de nouveaux supports, proposant une forme de synthèse technologique et médiatique des contenus.

Au début était le téléphone

L’émergence d’Internet en particulier a été décisive pour l’organisation des acteurs historiques de diffusion des contenus. Le courant du XXe siècle a vu certaines sociétés émerger, souvent par la volonté de l’État, dans un domaine de communication spécifique. Ainsi France Télécom assurait le service intégré du téléphone, de l’installation du réseau jusqu’à la fourniture des combinés de téléphone en bakélite qui ont marqué l’histoire. Plus tard, mais il y a déjà longtemps sur l’échelle de l’économie numérique, c’est ce même France Télécom qui fournit aux foyers français le Minitel, premier terminal connecté au réseau Télétel. Il fut sans doute à l’origine du retard français en matière d’équipement informatique, mais explique en partie la raison pour laquelle les ménages, ayant acquis l’habitude d’accéder à des services en ligne, ont réussi à rattraper par la suite ce retard. Parallèlement à cela, l’ORTF avait pour mission, au lendemain de la guerre et jusque dans le courant des années 70, de diffuser des émissions radiodiffusées et télévisées sur tout le territoire français et de « satisfaire les besoins d’information, de culture, d’éducation et de distraction du public ».

Puis vint Internet

La plupart du temps, ces acteurs historiques empruntaient une part de leurs missions au service public et étaient, avant tout, issus d’une forte volonté de l’État d’inscrire , après-guerre, le territoire dans la modernité grâce à une infrastructure de communication performante. Chacun d’eux était alors cantonné dans son rôle et le menait du mieux qu’il le pouvait, avec une vision avant tout nationale. Internet a changé la donne et c’est sur le plan technique que l’évolution s’est faite.

L’ouverture à la concurrence signe l’ouverture du double play

Le 1er janvier 1998, l’ouverture des télécoms à la concurrence est officialisée en France. De là, de nombreux acteurs s’engouffrent dans la brèche et attaquent le marché de l’accès à Internet en « empruntant » le réseau historique de France Télécom. L’offre aux particuliers explose, avec l’émergence de fournisseurs d’accès à Internet comme AOL, Club Internet, Wanadoo, Magic on-line, Free et bien d’autres. Le modem, qui offrait alors un débit limité devient l’élément décisif de l’apparition du double play, qui ne porte pas encore ce nom, mais qui est à l’origine du phénomène de convergence numérique : à savoir la concentration chez un seul et même acteur de tous les accès aux médias initialement indépendants et qui n’étaient, comme nous l’avons vu, a priori pas faits pour communiquer ensemble.

Les Box et l’arrivée du triple play

Cette convergence, qui se concrétise alors par l’accès conjoint à l’abonnement au réseau Internet et au téléphone sera rapidement suivie par l’émergence d’une offre triple play, déployée par ces mêmes fournisseurs d’accès à Internet qui ont, entre-temps, essuyé une première vague de fusion et quelques disparitions remarquées. L’arrivée de l’ADSL a ensuite rendu possible le transfert d’un plus grand volume d’informations et donc potentiellement des images et des émissions de télévision. C’est l’apparition de ce qu’il sera de coutume d’appeler les Box, qui permettent désormais de centraliser une offre Internet, téléphone et télévision et de rediriger les différents flux vers les terminaux utiles : téléphone, télévision ou ordinateur. Cette offre est à l’origine d’un élargissement et d’une sophistication de l’offre des opérateurs et des éditeurs, avec l’arrivée des services de VOD, des télévisions de rattrapage, mais aussi des émissions de radios numériques, des jeux en réseau, etc. Avec, pour pierre angulaire de cette variété l’adresse IP (Internet Protocol), langage de transfert universel qui demeure le point de convergence de tous les contenus numériques.

Un quadriplay encore émergent

La prochaine échéance réside dans le quadriplay, encore émergent, et qui rajoute une dimension mobile au phénomène. En pratique, il sera désormais possible de connecter son téléphone cellulaire au réseau de son fournisseur d’accès à Internet et de profiter ainsi de communications illimitées grâce à la technologie VoIP (Voice over Internet Protocol), au même titre que le téléphone fixe. Si cela peut sembler anecdotique, voire logique, dans le domaine privé, cette nouvelle dimension ouvre la voie à une omni-connexion en permettant à tout un chacun de connecter son mobile dans les hot-spots de connexion wi-fi aujourd’hui, WiMAX demain, devant apparaître dans certains lieux publics (gares, bars, parcs, etc.). Des services en devenir.

Et après ?

Alors que le quadriplay n’en est encore qu’à ses balbutiements, d’aucuns prédisent déjà l’avenir et parlent de quintuple play. Certains y voient une manière de conférer au téléphone mobile un rôle de terminal sécurisé et d’identification, se substituant à la carte de crédit ou à celle de transport. D’autres, comme Bouygues Télécom, imaginent un quintuple play ouvrant les portes de la domotique et permettant un « service de pilotage, de maîtrise de l’énergie et de protection du foyer ». Un concept encore un peu flou, aujourd’hui plus aux mains des marketeurs que des ingénieurs. Nul doute pourtant que nous assisterons demain à une surenchère dans ce domaine et que le mobile sera au centre des enjeux technologiques. L’objectif étant de concentrer dans les terminaux nomades l’intégralité des services disponibles en ligne. Jusqu’à ce qu’il soit détrôné par un outil encore plus ergonomique ?

Les enjeux de l’éditorialisation

EditorialisationLa prolifération de ces contenus de masse pose désormais la question de l’organisation de cette matière première. Jusqu’à présent, le monde des médias se caractérisait par sa capacité à ordonner un contenu, à l’intégrer dans une ligne éditoriale, une grille de programmes ou un médiaplanning. Désormais, le contenu est délivré brut. Le média n’est plus en charge de l’éditorialiser. D’une certaine manière, l’utilisateur final devient son propre rédacteur en chef, sélectionne son information, la hiérarchise en fonction de son profil ou de ses attentes du moment.

A nouveaux outils, nouvelle organisation des contenus

La presse est le premier secteur à expérimenter ce nouveau mode de consommation de leurs contenus à l’issue de deux événements concomitants : l’arrivée sur le marché des ardoises digitales et celle d’outils d’agrégation de contenus, permettant une sélection par le lecteur des sujets le concernant. Les premières sont considérées par beaucoup comme le sauveur possible de la presse écrite. Elles incarnent la synthèse attendue entre une ergonomie présentant des analogies avec les techniques de mise en page et de prise en main traditionnelles et une connectivité assurant l’ouverture des contenus vers le monde extérieur. Les seconds constituent aujourd’hui des solutions techniques permettant d’agréger sur un support numérique du contenu sélectionné, agencé et éditorialisé selon des codes proches de la presse magazine. Les acteurs majeurs de ce secteur s’appellent Flipboard, Google Currents, News Me, Zite, Postpost ou Paperli. Ils se basent tous sur une rééxploitation des contenus existants sur la toile en les organisant selon des thèmes préétablis par le destinataire afin d’obtenir, à terme, un magazine entièrement personnalisé, feuilletable sur sa tablette. Certains, comme Flipboard, poussant l’analogie jusqu’à reproduire le bruit et l’apparence du feuilletage d’un magazine. Des solutions qui visent aujourd’hui à accroître leurs audiences mais qui posent la question cruciale du financement de ces contenus.

Après les contenus écrits, au tour de l’audiovisuel

La présence, sur le marché, d’acteurs tels que Deezer, Spotify, Napster ou Goom radio montre que l’industrie musicale et le média radio sont aussi concernés par cette volonté des utilisateurs à prendre la main sur l’éditorial par le biais de playlists. Déjà occupé par Apple TV ou Microsoft Media Center, le monde de l’audiovisuel connecté devrait à son tour passer à la vitesse supérieure avec l’arrivée d’un poids lourd du secteur : Google. Son service Google TV permet d’optimiser la connexion de l’écran de télévision du salon à Internet et de l’ouvrir aux contenus audiovisuels diffusés sur la toile. De tels systèmes ont pour objectif de permettre à l’utilisateur non seulement d’aller chercher des contenus sur le Web, mais surtout de pouvoir les organiser dans le but de fabriquer sa propre programmation. Le téléspectateur se transforme ainsi en producteur de sa grille de programmes et peut à tout moment intervenir sur le type de contenus auquel il souhaite accéder.

« Nous ne pensons pas que l’on doive abandonner la manière dont on regarde la télévision. Les utilisateurs pourront donc entrer et sortir du Web sans changer d’application, sans changer de télécommande. Une simple barre de recherche permettra de choisir ce qui vous intéresse entre les deux supports »,

précise Rishi Chandra, Group Product Manager chez Google. Avec un lancement plutôt chaotique, Google TV est symptomatique de la difficulté d’ajustements techniques entre les fabricants de téléviseurs et les producteurs de services, mais est symptomatique de la tendance à s’inscrire dans un univers connecté.

Le papier innove aussi

Les avancées techniques de l’imprimerie ouvrent également le champ à des solutions d’éditorialisation et de personnalisation des supports traditionnels. Les techniques numériques permettent aujourd’hui d’envisager d’imprimer certaines publications à faible tirage. Depuis 2010, par exemple, le journal Le Monde a ainsi changé sa politique de fabrication et de distribution de son quotidien à La Réunion pour permettre à la population locale de recevoir le journal du soir dès 17h00. Les techniques numériques permettent aujourd’hui de transmettre à la fois un fichier facilement par réseau et surtout de pouvoir l’imprimer localement sur une rotative numérique permettant des faibles tirages. Le lecteur réunionnais peut ainsi désormais découvrir les pages du quotidien avant celui de Paris. Plus fort : la Poste Suisse a étoffé son offre avec un service baptisé MyNewspaper, permettant à ses clients de recevoir quotidiennement une publication personnalisée compilant des articles d’une trentaine de journaux différents. Le bénéficiaire peut à loisir personnaliser et éditer sa publication en choisissant ses sujets de prédilection via un site Internet. Même initiative pour le magazine Otograff, dont les contenus disponibles sur Internet peuvent être sélectionnés par l’internaute pour composer sa propre publication qui lui sera envoyée imprimée par courrier. Des solutions qui permettent aux éditeurs de presse de toucher un nouveau lectorat et de trouver des relais de croissance dans l’impression et la diffusion de cette nouvelle forme de publication. Cette expérience tend surtout à prouver que le papier n’a pas encore totalement disparu des dispositifs éditoriaux. De support référent, il constitue désormais une option proposée aux utilisateurs.