Une histoire sans fin

InfiniLa littérature, le cinéma, la peinture, la photographie ou le théâtre sont considérés comme des médias d’émotion, dans le sens où ils délivrent un contenu qui est avant tout le fruit d’une démarche artistique. Ils ont aussi la particularité d’être considérés, une fois achevés, comme des œuvres fermées. Le roman, une fois publié, n’a a priori que peu de raison d’être modifié par son auteur. Une règle qu’il convient toutefois de relativiser puisque pour le seul domaine littéraire, la période pré-Gutenberg était propice à l’enrichissement des textes par les copistes en charge de leur reproduction et à l’exégèse des interprètes de la parole, qui était essentiellement divine à l’époque. Par la suite, les grandes œuvres des encyclopédistes des Lumières furent à de multiples reprises remaniées et augmentées pour intégrer l’avancée des connaissances de l’époque. Le théâtre, dans la grande tradition de la Commedia dell’arte, faisait aussi la part belle à l’interprétation de l’œuvre par l’acteur. Le caractère intangible de l’œuvre n’est donc pas à considérer comme un dogme mais plutôt comme une conséquence du support sur lequel elle s’exprime et se diffuse.

Une œuvre est-elle intangible ?

En 1968, Roland Barthes nous donnait une vision du statut de l’auteur d’une étonnante modernité au regard de l’évolution des médias. Selon lui, l’auteur est dessaisi de son œuvre dès lors que celle-ci est publiée. « La naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’auteur », affirme-t-il. Selon lui, l’interprétation du lecteur participerait donc activement à la démarche artistique en tant que telle. L’écriture ne serait donc plus considérée comme un acte clos, mais bien au contraire comme une démarche vivante et ouverte à la réappropriation par le lecteur. Tout tend donc à prouver qu’une œuvre n’a pas pour vocation à rester un acte fini : les repentirs, les alternatives narratives, les commentaires participent à la globalité de l’œuvre elle-même. Un livre, un film ou un tableau ne sont ainsi jamais finis tant qu’ils suscitent des réactions. Une vision philosophique qui rentre en résonance avec ce qui se passe actuellement sur les médias connectés et qui prend aujourd’hui tout son sens, puisqu’un certain nombre de projets de création puisent leur modèle économique dans ce principe de temps infini. La démarche liée au logiciel libre en fait évidemment partie. Le livre augmenté, permettant à tout un chacun d’enrichir ses contenus, est une des pistes de développement les plus sérieuses du e-book connecté. Un modèle qui trouve également matière à développement dans l’univers de la presse. L’arrivée des outils d’instantanéité que sont les flux RSS, les pratiques de live-blogging, les possibilités de contribution transforment peu à peu l’exercice journalistique en ouvrage de Pénélope. Au même titre que l’œuvre d’art décrite par Barthes, l’article journalistique n’est plus considéré comme un produit fini mais comme le point de départ du débat et de la discussion. Autrement dit, il ne peut pas être considéré comme achevé tant que le dernier commentaire n’a pas été posté.

Le contenu, matière première en mouvement perpétuel

Les contenus mis en ligne acquièrent donc l’immortalité alors que peu à peu leurs auteurs tendent à s’effacer derrière leurs contributions. Aujourd’hui, la matière première que constitue l’article compte autant en termes d’information que ses « produits dérivés ». Qu’il soit écrit ou audiovisuel, le contenu est donc toujours une matière en mouvement. Il est relayé, commenté, repris, augmenté, interprété avec une vitalité jamais atteinte auparavant. Si on considère de surcroît que, sur Internet, rien ne disparaît jamais, il est possible de penser que les contenus sont aujourd’hui rentrés dans un modèle de mouvement perpétuel, soumis à une inflation éternelle de leurs volumes. Mais aussi, peut-être, d’un éternel goût d’inachevé.

L’écriture à la conquête de l’espace

Ecriture dans l'espaceLa structure d’un récit est essentielle à son intelligibilité. Traditionnellement conçue selon une ligne narrative fixe, cette structure permet de donner le cadre dont l’esprit a besoin pour se laisser guider par l’histoire. « Qu’on écrive un roman ou un scénario, on organise des rencontres, on vit avec des personnage ; c’est le même plaisir, le même travail. On intensifie la vie », disait François Truffaut. L’écriture est le média permettant ces rencontres et cette transcendance. À cette fin, on peut considérer que le schéma linéaire est symbolisé au cinéma par le scénario, pour les médias audiovisuels par le conducteur ou par le chemin de fer pour la presse.

De l’hyperlien au transmédia : les contenus se délinéarisent

L’apparition des médias online a brutalement changé ce paradigme linéaire immuable. Le principe d’hyperlien a rompu cette linéarité en introduisant la notion de digression narrative et d’exploration disruptive des contenus. Et ce dès le début du Web. Les enjeux qui accompagnent la délinéarisation des contenus et l’émergence de la notion de transmédia constituent une révolution sans précédent dans la manière d’organiser l’information.

Le spectateur devient acteur de la narration

Le support Internet donne tout d’abord un cadre à un accès fondamentalement multimédia des contenus. En cela, il permet d’alterner des modes très différents d’écriture mais aussi potentiellement de supports distincts, permettant une complémentarité et une synergie entre les différents médias et les différentes formes narratives. Internet permet, d’autre part, une déstructuration de la narration et une interactivité inédite avec le lecteur. L’histoire n’est donc plus abordée sur un mode linéaire, mais bien plutôt sur la base d’une exploration d’un récit à tiroirs, suivant de multiples entrées, raccourcis, ellipses. L’auteur fournit un cadre et une intention à son histoire mais n’impose plus un déroulement. Dans ce cadre, il laisse au spectateur le soin d’en être le moteur et de construire sa propre expérience. Les techniques d’écriture empruntent ainsi beaucoup à celles du jeu vidéo, découpées en grands modules de jeu, chaque brique contribuant à délivrer des clés de lecture participant à la compréhension d’un tout. Les enjeux d’un tel modèle résident moins dans les limites fixées par la créativité que dans la capacité à délivrer une histoire intelligible quelle que soit la partie par laquelle on l’aborde, sans jamais courir le risque de tomber dans la confusion.

Un décloisonnement des contenus

Dans cette vision des choses, la trame narrative s’arrache du carcan purement chronologique pour conquérir une nouvelle dimension. L’écriture se fait désormais en 3D et la structure linéaire de l’histoire se transforme en arborescence, regroupant les embranchements vers d’autres contenus permettant d’enrichir l’expérience. « Nous assistons actuellement à une mutation des gènes des contenus vers un ADN transmédia permettant le développement de schémas narratifs s’affranchissant des unités de lieu, de temps et d’action », précise Alexandre Callay, directeur d’Eurodata TV Worldwide. La notion de scénarisation transmédia conduit ainsi à appréhender l’écriture non plus comme une duplication d’un même contenu sur plusieurs supports, mais plutôt sous forme de modules interdépendants, s’additionnant pour constituer un univers intelligible. Une conception de l’écriture symbolisée sous le terme de compréhension additionnelle. « La narration transmédia est un processus où l’intégralité des éléments d’une fiction est dispersée au travers de multiples canaux dans le but de créer une expérience de divertissement unifiée et coordonnée », nous dit Henry Jenkins, professeur de communication et de journalisme à l’université de Californie du Sud, et qui fut un des premiers à intégrer l’étude des jeux vidéo dans les techniques de communication. « Idéalement, chaque médium apporte sa propre contribution au processus narratif global. » Une logique que l’on retrouve, par exemple, dans la saga de La guerre des étoiles où l’épisode The Clone War, réalisé en images de synthèse, doit permettre de faire le lien narratif entre l’épisode II et III. La série de George Lucas reste un exemple de narration transmédia, avec un univers complexe décliné sur des supports comme la BD, les jeux vidéo, les romans, les séries télé et, bien sûr, le cinéma.

Objectif : enrichir la lecture et favoriser l’immersion

La plupart des médias qui se sont numérisés explorent aujourd’hui les ressources de cette nouvelle dimension. Elle est au cœur de la richesse de la presse en ligne, qui permet l’accès à des contenus connexes donnant, par exemple, un cadre historique, des témoignages, les sources externes et les commentaires des lecteurs. Elle est un des enjeux de développement du livre numérique permettant des approfondissements de lecture au travers d’éléments de contexte, d’enrichissements narratifs (développement des personnages, description des lieux, etc.), voire des chemins alternatifs à l’histoire centrale. Le webdocumentaire, enfin, demeure le symbole de ce nouveau mode de narration, dans le sens où il constitue la fusion la plus aboutie du texte, de l’image et de l’histoire. Un format qui se prête à l’immersion et à l’exhaustivité.

La TV connectée : nouveau terrain de jeu narratif ?

Il y a fort à parier que ces nouveaux modes de narration se généraliseront à l’avenir avec le développement des médias online et notamment de la TV connectée, qui risque fort de devenir le support central à cette expérience, transformant dans le même temps le téléspectateur en téléacteur.

Une troisième révolution industrielle ?

PuceCinq cents ans nous séparent de la révolution Gutenberg. Derrière l’aventure industrielle, qui était bien réelle, se cachait aussi le dessein philosophique de rendre possible un accès élargi au savoir (toute proportion gardée, la bible de Gutenberg ayant été imprimée à 180 exemplaires !). Toutes les révolutions technologiques et industrielles qui se sont succédé par la suite ont toujours eu pour dessein commun, à l’origine en tous les cas, une amélioration de l’existence de ses contemporains. L’informatique en général et la diffusion de l’information par Internet en particulier sont parfois considérées comme la troisième révolution industrielle. « Ce qu’on appelle la révolution industrielle, ce n’est pas simplement le développement d’une technologie de plus, c’est un bouleversement fondamental dans notre manière de produire et de consommer », nous dit François Caron, historien économique, spécialiste du monde industriel et auteur de l’ouvrage La dynamique de l’innovation. La machine à vapeur, née en Angleterre au XVIIIe siècle, a permis la mécanisation des industries textiles dans un premier temps et l’apparition de moyens de transport massifiés ensuite. Elle fut à l’origine de ce que l’on considère comme la première révolution industrielle. L’électricité, avec la possibilité de transporter l’énergie et de sortir de l’obscurité, fut la deuxième révolution qui permit l’essor des installations industrielles et du travail à la chaîne. Et, à terme, de la société de consommation dans laquelle nous vivons.

Évolution ou révolution ?

On remarque plusieurs analogies qui nous permettent de mettre en perspective les révolutions industrielles passées et celle du numérique que nous sommes en train de traverser. Le processus, tout d’abord. Chacun de ces bouleversements ne s’est jamais fait du jour au lendemain. Ils se sont imposés lentement et n’ont pas toujours apporté puissance et richesse à leurs inventeurs. Gutenberg, en son temps, n’a pas connu le succès avec sa technique d’impression. Son acharnement à développer son procédé lui fit d’ailleurs connaître la ruine et un procès avec son capital-risqueur de l’époque, le banquier Johann Fust. On connaît pourtant l’avenir de son invention. Le sentiment de vivre une révolution majeure n’est apparu qu’un demi-siècle après l’arrivée de la première machine à vapeur, avec la mise en œuvre des premiers chemins de fer et la possibilité de traverser le territoire désormais sans peine.

Une technologie a besoin de temps pour s’imposer

Dans tous les cas, on peut considérer que la révélation d’une invention comme véritable révolution est issue d’une attente des consommateurs en même temps que d’une certaine forme de révolution sociale. C’est par le besoin d’accéder à une technique les faisant sortir de l’ombre qu’une révolution technologique s’impose et voit émerger, mécaniquement, une classe bourgeoise de plus en plus aisée. La révolution numérique ne fait pas exception à la règle. Initiée dans les années 60, on peut considérer que ses effets ont réellement commencé à se faire sentir à l’aube des années 2000, avec une demande de plus en plus pressante des citoyens et des applications qui s’imposent aujourd’hui profondément dans les entreprises et dans les foyers.

Une révolution transforme la société

La seconde analogie est sans doute celle des modifications profondes du tissu économique et la remise en question sociétale, voire philosophique, des relations entre les hommes. Le développement des chemins de fer puis, plus tard, celui de l’automobile ont eu des conséquences lourdes dans les modes de vie, le transport de marchandises et les échanges entre les individus. Ils ont profondément modifié la relation au travail et aux loisirs des pays alors en pleine industrialisation, comme l’Angleterre, la France ou les États-Unis. Laissant aussi sur le carreau une partie importante du tissu artisanal local et un grand nombre d’industriels de l’époque. Il n’y a qu’à voir le nombre de constructeurs automobiles au début du XXe siècle, aéronautiques entre les deux guerres ou même le nombre de compagnies privées de chemin de fer au XIXe siècle pour comprendre que la concentration est une composante fondamentale des grandes mutations industrielles. Certaines d’entre elles ayant entraîné l’éclatement des premières bulles financières conduisant, en partie, au krach de 1929 et à la crise économique qui s’ensuivit.

Comment ne pas comparer ces exemples avec ce qui s’est passé dans les années 2000 et l’éclatement de la bulle Internet qui fut précédée d’un emballement des valorisations boursières de startup dont les seuls actifs étaient alors purement hypothétiques et spéculatifs.

La fin d’une époque ?

S’il est un effet crucial de la révolution numérique pour le volet des contenus et de l’information, c’est la remise en question frontale de trois industries importantes : celles du papier, de l’impression et de la distribution. Et par extension celles qui leur sont intimement liées, à savoir du livre, de la presse et de l’information en général. Les uns et les autres sont aujourd’hui confrontés à une modification des comportements qui semblent tendre vers une disparition pure et simple de leur utilisation. L’omniprésence des écrans permet désormais de se passer du support papier et la connexion au réseau Internet à sa diffusion physique dans le commerce. Le débat reste ouvert sur la pérennité et la capacité d’adaptation des uns et des autres, mais les enjeux sont clairement posés. Il est intéressant de constater que, à l’instar de celles déclenchées par les chemins de fer ou l’électricité, la révolution qui est en marche est du ressort, elle aussi, du développement d’un nouveau type de réseau : celui de l’information.