À nouveau supports, nouveaux contenus

Nouveaux contenusHistoriquement, l’apparition des supports en ligne n’a eu que peu d’impact sur le mode d’élaboration des contenus. Le Web a migré, depuis son origine encore récente, d’un outil essentiellement voué à l’échange entre professionnels vers un support pour geeks, friands de bidouilles et de modes de communication alternatifs. Des années 90 jusqu’au début des années 2000, les contenus online étaient essentiellement constitués de fonds universitaires, d’espaces vitrines pour les marques et les entreprises, de boutiques en ligne pour les grandes enseignes de distribution et de sites miroirs pour les premiers titres de presse qui voyaient dans ce nouvel espace une source de visibilité non négligeable pour leurs contenus. Une époque plutôt marquée par une déclinaison tous azimuts sur le Web de ce qui se faisait dans le monde réel, sans réflexion fondamentale sur ce qu’un support connecté pouvait apporter en termes d’enrichissement de contenus. Une époque qui initia l’enrichissement d’Internet d’un volume considérable d’informations et qui contribua à l’émergence des premiers annuaires puis des premiers moteurs de recherche répondant à un besoin de catégorisation de cette information déjà volumineuse.

Du web 1.0 au web 2.0 : la libération des contenus

Les contenus étaient, à cette époque, encore une affaire de « spécialistes » et être présent sur le Web impliquait une mise en place d’un dispositif assez lourd pour l’entreprise ou le média. Sans parler du citoyen, qui n’était pas encore représenté sur la toile à titre individuel. Ce n’est que récemment que le Net est devenu un outil pleinement grand public, du point de vue des contenus et des fonctionnalités. La réflexion éditoriale en est d’autant plus impactée que l’objectif est aujourd’hui de répondre à un besoin d’immédiateté de l’information et à un auditoire de plus en plus pressé et exigeant.

La multiplication des sources d’information et la naissance de l’instant génération

Une tendance induite par l’arrivée aux commandes de la génération zapping, qui trouve son origine dans la multiplication des chaînes de télévision et de radio initiée dans les années 80 et qui se généralise aujourd’hui dans tous les compartiments de l’existence.

« Les vies professionnelles, familiales, sociales ou personnelles sont désormais constituées d’une succession (parfois d’une simultanéité) de vies », nous dit Gérard Mermet, sociologue et auteur de l’ouvrage Francoscopie, qui décrypte chaque année les habitudes des Français. « Le zapping s’observe aussi dans la vie amicale et sociale, au gré des appartenances à des groupes ou communautés. Il est apparent dans les changements d’activités de loisir, avec une alternance de périodes d’expérimentation, de passion, de lassitude, d’abandon… parfois de reprise. Homo-zappens est le dernier avatar d’Homo-sapiens. »

Le Web est devenu un catalyseur de cette tendance d’instabilité et d’infidélité.

L’émergence des formats courts

Pour s’adapter à cette généralisation du « survolage », le style d’écriture est bien obligé de se réinventer. Les formats de réalisation se transforment pour s’adapter aux nouveaux supports et aux nouvelles attentes. Sans aborder le volet purement technique des formats numériques et des compatibilités, il est notoire que la surinformation entraîne un besoin de synthèse et que la lecture en ligne s’agrémente mal d’un format fleuve. Aussi assiste-t-on à l’émergence de formats courts, autant dans le domaine de l’écriture en tant que telle que dans celui de l’audiovisuel. Ces formats doivent être faciles et rapides à consulter et la plupart du temps favoriser l’impact au style, l’information brute à l’analyse. Une nouvelle donne qu’il faut toutefois relativiser, puisqu’on assiste aujourd’hui à une renaissance du format long, avec le succès d’initiatives comme la revue XXI, l’arrivée des webdocumentaires sur le Net, ou encore certains blogs qui n’hésitent pas à se plonger dans l’analyse nécessitant parfois des articles de plusieurs feuillets. Preuve qu’il existe encore un public que le format long ne rebute pas. Même sur le Net.

Ecrire pour le web : penser flux, s’affranchir du support

En termes d’écriture, le Web impose une couche de contraintes supplémentaires, en raison notamment des spécificités de circulation des contenus non plus comme un produit fini, mais plutôt sous forme de flux sur le réseau. Une même information est aujourd’hui susceptible d’être diffusée de proche en proche via des canaux aussi divers que les flux RSS, les microblogs, les agrégateurs, les newsfeeds des réseaux sociaux, etc. La désolidarisation des éléments de contenus et l’interopérabilité des formats à tous ces canaux deviennent donc la norme. L’ergonome danois Jakob Nielsen, auteur d’un ouvrage sur l’art de la simplicité, nous donne sa propre lecture de ce qui constitue un bon titre pour le Web. Selon lui, l’efficacité passe par des titres courts (encore !), informatifs, explicites, mettant en avant les mots-clés et surtout compréhensibles hors de leur contexte éditorial. Un article, une vidéo ou une image doivent donc être compréhensibles sans besoin d’un tiers élément (comme un surtitre, un chapeau ou un élément iconographique). À titre d’exemple, un article intitulé « Rugby : les jeux sont faits » a peu de chance d’attirer l’attention sorti de son contexte, alors qu’un « France-Angleterre : victoire indiscutable du XV de la rose » aura le mérite de poser de manière explicite le sujet sans avoir besoin d’autre chose pour être compris. Reste à savoir si le style journalistique y gagne en inventivité !

Rédiger pour la machine pour être vu

En allant encore plus loin, le besoin de visibilité d’un article sur Internet conduit également à une évolution insidieuse du style d’écriture. Aujourd’hui, l’enjeu porte moins sur le fait de séduire le lecteur que de se conformer aux contraintes dictées par les algorithmes des moteurs de recherche pour améliorer son référencement. Cette tendance confirme la rupture affirmée entre le monde de l’écriture traditionnelle et celle pour le Web. L’efficacité technique se substitue au style et fixe une nouvelle forme de diktat imposé par les contraintes de SEO. Dans un modèle googlien, le « J’accuse » de Zola n’aurait eu que peu de chance de remporter le succès de Une qu’il a pu avoir dans l’Aurore. Et tout porte à penser que la tendance ira en s’accentuant, avec l’arrivée du Web sémantique qui risque d’accélérer la standardisation des contenus permettant d’être interprétés par les machines.

Émergence des communautés : les contenus s’enrichissent, l’information se catégorise

CommunautésÉlément fondateur des réseaux sociaux, le principe de communautés est en train de transformer les modes de communication et d’information. Les sites référents comme Facebook, LinkedIn ou Viadeo, pour les plus connus, ont eu pour effet de donner la parole à des communautés dont les interconnexions tissent une toile inextricable entre les individus. Cette tendance de nos sociétés postmodernes a été identifiée par le sociologue Michel Maffesoli avant la généralisation d’Internet et correspond, semble-t-il, à un retour à une certaine forme de tribalité. L’arrivée des réseaux sociaux ne serait donc qu’un révélateur de cette tendance. « Internet recrée des tribus : sexuelles, musicales, religieuses, sportives… Ces multiples petites tribus se regroupent autour d’une icône, d’un totem », nous dit celui qui a introduit cette notion de néotribu pour désigner le regroupement des individus autour d’images représentatives de la communauté.

La tribu, créatrice de valeur

Cette notion de tribu est fondamentale dans la conception moderne d’élaboration des contenus. Le sentiment d’appartenance à une communauté est en effet à l’origine de la notion de « folksonomie », c’est-à-dire la capacité de confier au plus grand nombre, de manière décentralisée et autonome, l’organisation et l’enrichissement d’un contenu, d’un savoir. Cette approche ouvre le champ des possibles en matière de développement d’une ressource initiale par les différents contributeurs des cercles communautaires. Elle donne la possibilité d’expérimenter, de proche en proche, des pistes qui seraient restées inexplorées si elles avaient été le fait d’un seul individu ou d’une entreprise. Cette tendance à l’interconnexion des individus remet également au goût du jour le « phénomène de petit monde » exploré en 1967 par le psycho-sociologue Stanley Milgram, établissant l’hypothèse que chaque individu puisse être relié au reste du monde par une chaîne de relation sociale à six degrés maximum.

Le monde interconnecté : les limites de l’exercice

Cette théorie est au cœur du potentiel rendu tangible par la mise en place des réseaux sociaux sur Internet, alors même que de nouvelles expériences tendent aujourd’hui à démontrer que les six degrés entre individus se réduiraient finalement à quatre par l’entremise de ces réseaux sociaux. Quoi qu’il en soit, si cette relation s’avère vraie, alors nous aurions potentiellement la possibilité d’accéder simplement à un savoir universel. Or, cette conception échappe au domaine de l’humain. Elle pose donc un autre principe fondamental : celui de la capacité intellectuelle à recevoir, traiter et absorber une quantité sans cesse grandissante d’informations. La profusion des médias de diffusion entraîne une surexposition croissante à l’information, qu’elle soit professionnelle, publicitaire ou liée à l’actualité. Aujourd’hui, cette information s’échange, se relaie de manière informelle, permanente, intangible entre chaque individu selon des flux complexes, sans traçabilité claire, sans émetteur centralisé. Sans filtre, elle devient paradoxalement inaccessible. Un des enjeux de l’information moderne sera donc lié à la capacité de trier, sélectionner et filtrer l’information en fonction de ses centres d’intérêt, ses affinités, ses attentes du moment. Pour cela, les communautés auxquelles chacun appartient auront un rôle de recommandation primordial à jouer.

« C’est une période très intéressante car c’est la fin d’un Web tel que nous l’avons connu », nous dit Georges Nahon président d’Orange Labs de San Francisco en parlant de l’avenir des échanges de contenus au travers des réseaux sociaux. « L’essentiel de la consommation de l’information ou de services viendra de la recommandation implicite ou explicite que feront les différents réseaux. »