Une troisième révolution industrielle ?

PuceCinq cents ans nous séparent de la révolution Gutenberg. Derrière l’aventure industrielle, qui était bien réelle, se cachait aussi le dessein philosophique de rendre possible un accès élargi au savoir (toute proportion gardée, la bible de Gutenberg ayant été imprimée à 180 exemplaires !). Toutes les révolutions technologiques et industrielles qui se sont succédé par la suite ont toujours eu pour dessein commun, à l’origine en tous les cas, une amélioration de l’existence de ses contemporains. L’informatique en général et la diffusion de l’information par Internet en particulier sont parfois considérées comme la troisième révolution industrielle. « Ce qu’on appelle la révolution industrielle, ce n’est pas simplement le développement d’une technologie de plus, c’est un bouleversement fondamental dans notre manière de produire et de consommer », nous dit François Caron, historien économique, spécialiste du monde industriel et auteur de l’ouvrage La dynamique de l’innovation. La machine à vapeur, née en Angleterre au XVIIIe siècle, a permis la mécanisation des industries textiles dans un premier temps et l’apparition de moyens de transport massifiés ensuite. Elle fut à l’origine de ce que l’on considère comme la première révolution industrielle. L’électricité, avec la possibilité de transporter l’énergie et de sortir de l’obscurité, fut la deuxième révolution qui permit l’essor des installations industrielles et du travail à la chaîne. Et, à terme, de la société de consommation dans laquelle nous vivons.

Évolution ou révolution ?

On remarque plusieurs analogies qui nous permettent de mettre en perspective les révolutions industrielles passées et celle du numérique que nous sommes en train de traverser. Le processus, tout d’abord. Chacun de ces bouleversements ne s’est jamais fait du jour au lendemain. Ils se sont imposés lentement et n’ont pas toujours apporté puissance et richesse à leurs inventeurs. Gutenberg, en son temps, n’a pas connu le succès avec sa technique d’impression. Son acharnement à développer son procédé lui fit d’ailleurs connaître la ruine et un procès avec son capital-risqueur de l’époque, le banquier Johann Fust. On connaît pourtant l’avenir de son invention. Le sentiment de vivre une révolution majeure n’est apparu qu’un demi-siècle après l’arrivée de la première machine à vapeur, avec la mise en œuvre des premiers chemins de fer et la possibilité de traverser le territoire désormais sans peine.

Une technologie a besoin de temps pour s’imposer

Dans tous les cas, on peut considérer que la révélation d’une invention comme véritable révolution est issue d’une attente des consommateurs en même temps que d’une certaine forme de révolution sociale. C’est par le besoin d’accéder à une technique les faisant sortir de l’ombre qu’une révolution technologique s’impose et voit émerger, mécaniquement, une classe bourgeoise de plus en plus aisée. La révolution numérique ne fait pas exception à la règle. Initiée dans les années 60, on peut considérer que ses effets ont réellement commencé à se faire sentir à l’aube des années 2000, avec une demande de plus en plus pressante des citoyens et des applications qui s’imposent aujourd’hui profondément dans les entreprises et dans les foyers.

Une révolution transforme la société

La seconde analogie est sans doute celle des modifications profondes du tissu économique et la remise en question sociétale, voire philosophique, des relations entre les hommes. Le développement des chemins de fer puis, plus tard, celui de l’automobile ont eu des conséquences lourdes dans les modes de vie, le transport de marchandises et les échanges entre les individus. Ils ont profondément modifié la relation au travail et aux loisirs des pays alors en pleine industrialisation, comme l’Angleterre, la France ou les États-Unis. Laissant aussi sur le carreau une partie importante du tissu artisanal local et un grand nombre d’industriels de l’époque. Il n’y a qu’à voir le nombre de constructeurs automobiles au début du XXe siècle, aéronautiques entre les deux guerres ou même le nombre de compagnies privées de chemin de fer au XIXe siècle pour comprendre que la concentration est une composante fondamentale des grandes mutations industrielles. Certaines d’entre elles ayant entraîné l’éclatement des premières bulles financières conduisant, en partie, au krach de 1929 et à la crise économique qui s’ensuivit.

Comment ne pas comparer ces exemples avec ce qui s’est passé dans les années 2000 et l’éclatement de la bulle Internet qui fut précédée d’un emballement des valorisations boursières de startup dont les seuls actifs étaient alors purement hypothétiques et spéculatifs.

La fin d’une époque ?

S’il est un effet crucial de la révolution numérique pour le volet des contenus et de l’information, c’est la remise en question frontale de trois industries importantes : celles du papier, de l’impression et de la distribution. Et par extension celles qui leur sont intimement liées, à savoir du livre, de la presse et de l’information en général. Les uns et les autres sont aujourd’hui confrontés à une modification des comportements qui semblent tendre vers une disparition pure et simple de leur utilisation. L’omniprésence des écrans permet désormais de se passer du support papier et la connexion au réseau Internet à sa diffusion physique dans le commerce. Le débat reste ouvert sur la pérennité et la capacité d’adaptation des uns et des autres, mais les enjeux sont clairement posés. Il est intéressant de constater que, à l’instar de celles déclenchées par les chemins de fer ou l’électricité, la révolution qui est en marche est du ressort, elle aussi, du développement d’un nouveau type de réseau : celui de l’information.

Les enjeux de l’éditorialisation

EditorialisationLa prolifération de ces contenus de masse pose désormais la question de l’organisation de cette matière première. Jusqu’à présent, le monde des médias se caractérisait par sa capacité à ordonner un contenu, à l’intégrer dans une ligne éditoriale, une grille de programmes ou un médiaplanning. Désormais, le contenu est délivré brut. Le média n’est plus en charge de l’éditorialiser. D’une certaine manière, l’utilisateur final devient son propre rédacteur en chef, sélectionne son information, la hiérarchise en fonction de son profil ou de ses attentes du moment.

A nouveaux outils, nouvelle organisation des contenus

La presse est le premier secteur à expérimenter ce nouveau mode de consommation de leurs contenus à l’issue de deux événements concomitants : l’arrivée sur le marché des ardoises digitales et celle d’outils d’agrégation de contenus, permettant une sélection par le lecteur des sujets le concernant. Les premières sont considérées par beaucoup comme le sauveur possible de la presse écrite. Elles incarnent la synthèse attendue entre une ergonomie présentant des analogies avec les techniques de mise en page et de prise en main traditionnelles et une connectivité assurant l’ouverture des contenus vers le monde extérieur. Les seconds constituent aujourd’hui des solutions techniques permettant d’agréger sur un support numérique du contenu sélectionné, agencé et éditorialisé selon des codes proches de la presse magazine. Les acteurs majeurs de ce secteur s’appellent Flipboard, Google Currents, News Me, Zite, Postpost ou Paperli. Ils se basent tous sur une rééxploitation des contenus existants sur la toile en les organisant selon des thèmes préétablis par le destinataire afin d’obtenir, à terme, un magazine entièrement personnalisé, feuilletable sur sa tablette. Certains, comme Flipboard, poussant l’analogie jusqu’à reproduire le bruit et l’apparence du feuilletage d’un magazine. Des solutions qui visent aujourd’hui à accroître leurs audiences mais qui posent la question cruciale du financement de ces contenus.

Après les contenus écrits, au tour de l’audiovisuel

La présence, sur le marché, d’acteurs tels que Deezer, Spotify, Napster ou Goom radio montre que l’industrie musicale et le média radio sont aussi concernés par cette volonté des utilisateurs à prendre la main sur l’éditorial par le biais de playlists. Déjà occupé par Apple TV ou Microsoft Media Center, le monde de l’audiovisuel connecté devrait à son tour passer à la vitesse supérieure avec l’arrivée d’un poids lourd du secteur : Google. Son service Google TV permet d’optimiser la connexion de l’écran de télévision du salon à Internet et de l’ouvrir aux contenus audiovisuels diffusés sur la toile. De tels systèmes ont pour objectif de permettre à l’utilisateur non seulement d’aller chercher des contenus sur le Web, mais surtout de pouvoir les organiser dans le but de fabriquer sa propre programmation. Le téléspectateur se transforme ainsi en producteur de sa grille de programmes et peut à tout moment intervenir sur le type de contenus auquel il souhaite accéder.

« Nous ne pensons pas que l’on doive abandonner la manière dont on regarde la télévision. Les utilisateurs pourront donc entrer et sortir du Web sans changer d’application, sans changer de télécommande. Une simple barre de recherche permettra de choisir ce qui vous intéresse entre les deux supports »,

précise Rishi Chandra, Group Product Manager chez Google. Avec un lancement plutôt chaotique, Google TV est symptomatique de la difficulté d’ajustements techniques entre les fabricants de téléviseurs et les producteurs de services, mais est symptomatique de la tendance à s’inscrire dans un univers connecté.

Le papier innove aussi

Les avancées techniques de l’imprimerie ouvrent également le champ à des solutions d’éditorialisation et de personnalisation des supports traditionnels. Les techniques numériques permettent aujourd’hui d’envisager d’imprimer certaines publications à faible tirage. Depuis 2010, par exemple, le journal Le Monde a ainsi changé sa politique de fabrication et de distribution de son quotidien à La Réunion pour permettre à la population locale de recevoir le journal du soir dès 17h00. Les techniques numériques permettent aujourd’hui de transmettre à la fois un fichier facilement par réseau et surtout de pouvoir l’imprimer localement sur une rotative numérique permettant des faibles tirages. Le lecteur réunionnais peut ainsi désormais découvrir les pages du quotidien avant celui de Paris. Plus fort : la Poste Suisse a étoffé son offre avec un service baptisé MyNewspaper, permettant à ses clients de recevoir quotidiennement une publication personnalisée compilant des articles d’une trentaine de journaux différents. Le bénéficiaire peut à loisir personnaliser et éditer sa publication en choisissant ses sujets de prédilection via un site Internet. Même initiative pour le magazine Otograff, dont les contenus disponibles sur Internet peuvent être sélectionnés par l’internaute pour composer sa propre publication qui lui sera envoyée imprimée par courrier. Des solutions qui permettent aux éditeurs de presse de toucher un nouveau lectorat et de trouver des relais de croissance dans l’impression et la diffusion de cette nouvelle forme de publication. Cette expérience tend surtout à prouver que le papier n’a pas encore totalement disparu des dispositifs éditoriaux. De support référent, il constitue désormais une option proposée aux utilisateurs.