Quelle pérennité pour quel modèle économique ?

Quel modèle économique ?Conformément à la prédiction de Chris Anderson, la gratuité s’est aujourd’hui imposée pour les contenus de tous les secteurs du numérique : du logiciel à la musique en streaming, du conseil aux contenus vidéo, des émissions de radio aux programmes télé. Pour autant, peut-on raisonnablement considérer la gratuité comme un principe viable à long terme ? L’industrie musicale nous prévient déjà que le piratage d’aujourd’hui condamne la créativité de demain. Pour sa part, la presse online florissante ne parvient toujours pas à trouver son équilibre financier et puise aujourd’hui la plupart de ses ressources dans les recettes des médias traditionnels. Le modèle économique de la production de contenus peine à s’imposer et à trouver son équilibre. Or, aujourd’hui, le secteur de la presse écrite est en crise. En France, certains titres ne survivent que par les subventions qu’ils perçoivent. Aux États-Unis, 120 quotidiens ont purement et simplement disparu entre 2008 et 2010 alors que le volume de diffusion de la presse chute de 10 % par an. Dès lors, si les revenus des supports historiques ne permettent plus d’assurer le financement des contenus en ligne, la gratuité est-elle encore envisageable ?

Est-il possible de revenir à un modèle payant ?

Face à cette évolution, certains médias ont d’ores et déjà commencé à amorcer un retour à la raison et à redécouvrir les vertus du payant. Avec comme question centrale : Comment (re)monétiser l’accès aux contenus sans pour autant faire fuir le lecteur ? Dans ce cadre, l’exemple du Times est dans toutes les mémoires : étant revenu à un modèle d’accès payant à ses contenus en ligne en 2010, le site britannique a vu son audience s’effondrer instantanément de 22 millions à 200 000 lecteurs. Une fracture difficilement soutenable sans effets collatéraux sur la qualité des contenus.

« Il n’y a plus de raisons pour que les médias restent gratuits. Le gratuit va se dégrader d’autant plus que des versions payantes apparaissent et offrent au consommateur des surcroîts d’utilité », nous dit Olivier Bomsel. « Ainsi, les Deezer et autres Spotify peuvent obtenir d’autant plus de titres à faire entendre que leurs clients payants sont nombreux. S’ils ont assez d’abonnés en clair, ils ont intérêt à dégrader le gratuit pour vendre du premium… »

Une nouvelle situation qui pourrait changer la donne pour l’avenir.

Le micropaiement, avenir du payant en ligne ?

Le micropaiement, permettant d’acheter des contenus en ligne, semble peu à peu s’imposer comme modèle pour les contenus musicaux ou la VOD. La mise en place de plateformes comme l’iTune Store tend à prouver que la gratuité n’est pas une fatalité pour l’accès aux contenus audiovisuels et qu’un modèle payant est possible, dès lors qu’il n’est pas vécu comme une contrainte par l’utilisateur. La simplicité de l’acte d’achat, le débit automatique d’un compte centralisé et le volume du catalogue disponible ont ainsi propulsé la boutique d’Apple au premier plan des catalogues de vente en ligne, aux côtés de challengers tels que Google Music Store ou Amazon MP3 et enrayé par là même une partie de l’hémorragie due au piratage. Beaucoup de grands titres de presse, comme Le Monde, le New York Times ou le Wall Street Journal et certains pure players comme Médiapart ou Quoi.info font aujourd’hui le pari du freemium, modèle hybride faisant coexister des contenus libres d’accès avec des informations ou des services exclusifs réservés aux abonnés. Une formule qui semble émerger aujourd’hui comme alternative à la gratuité sans pour autant faire fuir les lecteurs. L’arrivée des smartphones et surtout des tablettes devrait encore contribuer à développer ce modèle tout en faisant émerger un nouveau mode d’accès payant : celui des kiosques comme ePresse, lancé en 2011 par le GIE Presse Premium composé des grands groupes de presse français et donnant accès sur un abonnement commun à des titres comme Le Figaro, Le Parisien, Aujourd’hui en France, Libération, L’Équipe, Le Nouvel Observateur, Le Point ou L’Express. Une initiative visant à contrer le géant Apple qui tente, par sa position hégémonique, d’imposer un système de redevance aux éditeurs de presse.

Entre information et communication : les risques des contenus financés par les marques

Face à ces offres émergentes, la prédominance des contenus gratuits fait également apparaître un type de financement beaucoup plus discutable car plus insidieux : celui des contenus « sponsorisés » par les marques. Ce qu’Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, appelait « la presse d’industrie », c’est-à-dire dépendante des grands argentiers. Ce principe a pris une nouvelle mesure avec les médias audiovisuels et aujourd’hui ceux en ligne. Alors que les principaux groupes de presse sont aujourd’hui déjà financés par des industriels du CAC40, la dépendance à la publicité et la nécessité de remplir des grilles de programmes suscitent plus que jamais le doute sur les risques d’amalgame entre l’information et la communication.

« Il est de plus en plus difficile de distinguer ce qui relève de l’information, de la communication ou de la culture de masse. De plus en plus, un discours publicitaire et un titre de journal sont imaginés sur le même principe : accrocher, prendre des licences parfois importantes par rapport au contenu », nous dit Ignacio Ramonet.

Et, de fait, devant une certaine forme de démission des médias, les entreprises et les marques prennent aujourd’hui le relais et nous délivrent à leur tour de l’information.

Quelle éthique pour les contenus sponsorisés ?

Les méthodes employées sont couramment empruntées aux techniques de communication, délivrant un message en phase avec les attentes du lecteur ou du téléspectateur. Alors que la charte éthique précise que le journalisme « ne peut se confondre avec la communication », on est en droit de se demander si le rôle de l’information est de forcément satisfaire son audience. « L’information fatigue. La communication rassure, harmonise le corps social avec lui-même et avec le monde extérieur », nous dit le philosophe Daniel Bougnoux. Une situation qui pose toutefois un véritable problème de visibilité pour les lecteurs : jusqu’où les contenus élaborés par une marque, une entreprise ou une tierce personne sont-ils légitimes, crédibles. Peuvent-ils être considérés comme indépendants ? Et leur généralisation ne constitue-t-elle pas un problème d’éthique ? La vocation commerciale disparaît-elle toujours avec le logo de la marque ?

la monétisation passe par une information à valeur ajoutée

La généralisation de la gratuité des contenus présente les risques d’une diminution globale de la qualité et d’une limitation de la diversité éditoriale, voire à sa concentration aux mains de quelques acteurs monopolistiques. Après une période d’euphorie du « tout gratuit », les acteurs du Web semblent donc revenir à un certain réalisme économique. Producteurs de contenus comme utilisateurs prennent peu à peu conscience de la nécessité de revenir à un modèle plus raisonnable. Reste qu’il est plus difficile de sortir d’un modèle du tout gratuit vers du payant que l’inverse. L’audience, qui s’est transformée peu à peu en utilisateur et aujourd’hui en consommateur, cherche avant tout une valeur ajoutée dans ce qu’il est d’usage d’appeler l’expérience utilisateur. C’est la capacité à faire émerger une valeur ajoutée aux contenus délivrés qui constituera l’avenir de la presse en ligne. Cette valeur ajoutée passe par l’agrément, l’appartenance à une communauté, les cadeaux, l’ergonomie ou l’objet. Peu importe. Les producteurs de contenus doivent toutefois désormais intégrer cette donnée dans leur offre pour donner le sentiment de valoir « plus que le gratuit ».

Accès aux contenus : le dogme de la gratuité

Contenus gratuitsInternet apparaît aujourd’hui encore comme un terrain de liberté. À ce titre, il s’impose par extension comme un domaine de libre accès à une information pléthorique.

« Le Web est devenu le monde de la gratuité », nous dit Chris Anderson, rédacteur en chef du magazine Wired. « Les coûts sur Internet vont tous dans la même direction : vers zéro (…). Il est désormais clair que tout ce que le numérique touche évolue vers la gratuité » complète-t-il.

De fait, le Web a, dès son origine, installé la gratuité en tant que principe de base, remettant en question le modèle économique des acteurs traditionnels, bousculés par celui des nouveaux arrivants comme Google.

« Le “gratuit” est apparu explicitement en France fin 1998 avec les fournisseurs d’accès Internet (FAI) gratuits », nous rappelle Olivier Bomsel, professeur d’économie industrielle à l’École des Mines, auteur du livre Gratuit!. « Les World-Online, Freeserve, Freesbee, Free et autres Liberty Surf ont proposé alors des formules d’abonnement gratuit, avec communications payantes. Ensuite, le gratuit s’est étendu avec le déploiement du haut débit en 2002. Le haut débit s’est déployé grâce au piratage massif de la musique via les réseaux peer-to-peer ».

Dès lors, comment financer la production de contenus dans le cadre d’une gratuité de leur accès ?

La musique, aux origines des contenus gratuits sur le net

Dès 1999, Napster fut un des premiers acteurs à révéler la mutation des usages en permettant l’échange direct de fichiers musicaux entre internautes, s’affranchissant des redevances et des droits d’auteur traditionnellement dus sur l’exploitation d’une œuvre artistique. Sony, Polygram, Universal, Virgin et les autres grandes maisons de disques prirent rapidement conscience du risque et s’allièrent pour tenter de faire tomber ce perturbateur. Napster fut contraint de fermer son service en mars 2001, non sans avoir auparavant amorcé le déclin du CD en tant que support musical et installé le format MP3 comme symbole de la désincarnation et de la gratuité sur le Net. Une première brèche était désormais ouverte dans le sanctuaire de l’industrie du disque et du cinéma. De nombreux acteurs s’y sont engouffrés dans la foulée, entraînant une réaction du secteur allant jusqu’à la mise en place d’un cadre législatif, désormais matérialisé par la loi Hadopi, en France. Pour autant, le rythme législatif et judiciaire ne parvient pas à rivaliser avec l’adaptabilité et la réactivité de l’éco-système Internet. En septembre 2011, le site d’écoute musicale gratuit Deezer, qui avait refusé les conditions d’Universal Music France à limiter son offre gratuite à cinq écoutes, a ainsi remporté une victoire judiciaire décisive sur son adversaire, remettant en question la position dominante des éditeurs de musique.

L’erreur des contenus éditoriaux gratuits sur le net

Parallèlement à cette révolution musicale et à l’apparition d’une presse quotidienne gratuite, sur le modèle de 20Minutes ou Métro, les supports de presse ont entamé à leur tour la conquête du Web en diffusant leurs contenus en ligne, considérant dans un premier temps Internet comme un relais d’audience efficace et une source de fidélisation pour leurs contenus et installant durablement le modèle de la gratuité comme un dû dans l’esprit des gens. « La presse ancienne a fait une erreur historique en mettant ces contenus gratuitement sur le Web. C’est la première bataille que j’ai perdue au Monde », confesse Edwy Plenel, ancien rédacteur en chef du Monde et fondateur de Médiapart. De fait, le dogme de la gratuité remet aujourd’hui fortement en question un pan entier de l’économie de l’information ainsi que la condition des producteurs de contenus dans leur ensemble.

Google livre, ou la littérature en accès libre

Dernier en date, le monde de l’édition est en passe de connaître à son tour sa révolution du gratuit , remettant en cause le modèle économique et le rôle même des éditeurs, des distributeurs et des librairies. Google, à travers son programme de numérisation massive du patrimoine littéraire mondial amorcé en 2004, met à disposition le contenu d’un fonds de plus de 15 millions d’ouvrages en ligne, la plupart tombés dans le domaine public ou non réédités. Les conditions dans lesquelles les accords ont été passés avec les bibliothèques et la gestion exotique des droits d’auteur ont conduit à une levée de boucliers d’un très grand nombre d’acteurs de l’édition, notamment en France.

« Google est entré en Europe en conquérant et beaucoup lui ont ouvert la porte en signant des accords que je trouve inacceptables. Ils reposent sur une confidentialité excessive, des exclusivités impossibles, des clauses désinvoltes, voire léonines au regard du droit d’auteur », avait déclaré Frédéric Mitterrand à son encontre.

Néanmoins, la force de frappe et la capacité de numérisation du géant américain en font aujourd’hui l’acteur incontournable de la préservation du patrimoine littéraire mondial. Google fait donc ainsi entrer la gratuité dans les usages du livre, chamboulant encore un peu plus un secteur déjà lourdement plombé par l’arrivée des liseuses numériques et remettant en question le principe même de droit d’auteur, jugé obsolète par certains et inaliénable par d’autres.

Du copyright au Creative Commons

Dans le même temps, les œuvres publiées sous licence Creative Commons sont des alternatives intéressantes au copyright traditionnel. Elles permettent une diffusion libre des contenus d’un ouvrage tout en garantissant un cadre juridique à son auteur grâce à un système de licence régissant les droits d’utilisation de l’œuvre par autrui. Ce système, largement utilisé dans le cadre d’ouvrages relatifs à l’univers d’Internet, contribue à faciliter la diffusion et l’accès à certaines œuvres culturelles. Il contribue encore un peu plus à installer le gratuit comme une option possible pour la diffusion d’une œuvre. Il prouve dans le même temps que le principe de gratuité n’est pas forcément incompatible avec des contenus de qualité.

Toujours plus de contenus pour toujours moins de valeur

Valeur du contenuLa prolifération de nouveaux espaces d’expression provoquée par l’arrivée des médias online a créé un appel d’air inédit pour les producteurs de contenus. Aussi performants soient-ils, la plupart des services en ligne restent fondamentalement élaborés autour des contenus. Si la qualité de ces services attire une audience, ce sont les contenus qui contribuent à la garder captive et à la fidéliser. Des espaces comme Deezer, DailyMotion ou Flickr ne sont que des coquilles vides sans le contenu qu’ils mettent à disposition et qu’ils permettent de partager avec le reste de la netosphère. Parallèlement, beaucoup de marques pure players présentes sur Internet ont compris les enjeux liés aux contenus dans le but d’établir une relation privilégiée avec leurs utilisateurs. Ainsi, le site de vente RueDuCommerce a, par exemple, lancé en 2011 son magazine en ligne pour créer une relation différente du simple acte de vente avec ses clients. Le roi Google lui-même s’est lancé dans la production de contenus propres pour présenter la profusion des innovations qu’il propose.

De la profusion des contenus nait sa banalisation

Cette situation confère aux contenus un rôle central et stratégique dans la capacité d’un site à développer sa propre audience : ils sont un catalyseur d’un public susceptible de produire son propre contenu et de développer, à son tour, une nouvelle audience. Une dynamique qui a rendu Internet gourmand en contenus de toutes sortes et conduit peu à peu à l’industrialisation des process de rédaction, dont les fermes de contenus sont un des principaux avatars. Mais une profusion de contenus disponibles qui pose in fine la question cruciale de sa valeur. Pas uniquement d’un point de vue du prix ou de la valeur marchande, mais plutôt du point de vue de celle perçue par le public. La question se pose d’abord en matière d’image. Hier considéré comme un bien rare, l’usage de la photographie s’est aujourd’hui généralisé avec l’arrivée du numérique. Elle est aujourd’hui devenue un média d’expression et de dialogue, qui s’échange via les mobiles ou se télécharge sur le Net aussi facilement que du texte. La vidéo, en s’embarquant sur les smartphones, est en passe de suivre le même chemin en devenant le nouveau moyen d’expression et de communication entre les individus. Le phénomène s’est aujourd’hui généralisé à l’univers de la musique et du cinéma qui, en perdant leur matérialité, ont aussi perdu une partie de leur valeur. Dès lors, comment peut-on demander de payer pour un contenu devenu aussi ordinaire que l’air qu’on respire ou l’eau qui sort du robinet ? Cette question est à la base du débat mené sur les DRM (Digital Right Management ou gestion des droits numériques) et sur le respect du droit patrimonial de l’artiste sur son œuvre. Il est en train de gagner les sphères des contenus au sens le plus large.

L’industrialisation de la production des contenus : la naissance d’un prolétariat

Le monde de la production de contenus est donc en passe d’éprouver une révolution liée à ses méthodes de production, au même titre que celle qui a secoué le monde industriel au XIXe siècle. L’« OS du clic » devient interchangeable, organisé en batterie se divisant le travail et a aujourd’hui pour unique vocation de fournir une matière première bon marché, prête à consommer. Avec la menace de baisse de qualité qui en découle. Dès lors, on peut aisément faire une analogie entre le monde de la production de contenus et celui des sweat-shops du Sud-Est Asiatique ayant pour but d’inonder le marché de produits textiles ou informatiques à bas prix. Les contenus seraient-ils en phase de devenir un bien de consommation au même titre qu’une paire de chaussures ou un écran de télévision ? À quand une délocalisation des salles de rédaction dans les pays à faible coût de main-d’œuvre ?

Quand la machine remplace l’homme

L’analogie ne s’arrête pas là. Dans la même logique qui a conduit à remplacer l’homme par la machine, une expérience d’intelligence artificielle baptisée Stats Monkey menée par la Northwestern University de l’Illinois (USA) pousse la démarche encore plus loin. Son but : confier à un robot l’élaboration intégrale d’un article de presse. La machine est ainsi capable, propulsée par un algorithme puissant, d’aller chercher automatiquement sur le Web les infos nécessaires à l’élaboration de l’article, à les croiser et les augmenter d’éléments de contexte tels que la météo, et à les mettre en forme pour donner lieu à un article intelligible, utilisant un style rédactionnel préétabli, adapté au lectorat et pouvant largement rivaliser avec des articles rédigés par des journalistes professionnels. Son champ d’application porte encore actuellement au seul domaine des résultats sportifs locaux, peu enclins à une analyse poussée et la plupart du temps construits sur des données factuelles (on a gagné, il a plu, il y avait un public nombreux, un joueur était blessé, etc.). Il ouvre cependant des perspectives, qualifiées par certains de boîtes de Pandore, à une automatisation intégrale de la production, éradiquant toute intervention humaine de processus d’élaboration des contenus. Certains projets explorent aujourd’hui la possibilité d’étendre ce domaine de compétence à l’audiovisuel ou à l’analyse politique. Posant par là même la question cruciale de l’avenir du mode de vérification des sources d’information et de celui du style journalistique.

Profilage des contenus et libertés individuelles : les risques de débordement

03-03-Pub-conflitCompte tenu des intérêts qui sont en jeu, la généralisation des techniques de profilage publicitaire ne va évidemment pas sans l’arrivée concomitante de quelques conflits d’intérêts. Mettant parfois à mal le respect des droits des personnes à contrôler la diffusion de leurs données personnelles, conformément à la directive européenne 95/46/CE. Selon un baromètre réalisé par ETO et le cabinet d’études Market Audit, 76 % des personnes interrogées estiment que le stockage des données les concernant est problématique, 70 % d’entre elles estimant n’être pas suffisamment informées de l’utilisation qui en est faite par la suite.

La CNIL gardienne des libertés individuelles

La CNIL, partenaire de ce baromètre, veille à ce que l’internaute dispose d’une information aussi claire et complète que possible sur le sujet, ainsi que sur les moyens de contrôler les traces qu’il laisse sur Internet. Elle veille également, au travers de la loi Informatique et Libertés, au contrôle du fichage des informations personnelles. Une tâche qui s’avère ardue dès lors que ces mécanismes d’extraction des données sont souvent automatisés et contrôlés par les grandes majors de la publicité. En témoignent les nombreux litiges qui opposent régulièrement ces dernières aux associations de consommateurs. Comme ces excuses publiques faites par Mark Zuckerberg, fondateur du réseau Facebook, à l’issue du lancement de son service Beacon. Ce système prévoyait d’afficher abusivement les achats, réalisés sur les sites de e-commerce partenaires, dans la page personnelle des internautes, sans pour autant avoir obtenu leur autorisation préalable. Une pratique jugée évidemment intrusive par la communauté et qui a contraint Facebook à faire amende honorable. « Plutôt que de réagir rapidement, nous avons pris trop de temps pour décider de la bonne décision à prendre », a déclaré Mark Zuckerberg sur son blog. Un mea-culpa qui montre à quel point la complexité des fonctionnalités liées à la circulation des informations en ligne et le respect fondamental des données finissent même par échapper à l’état-major du plus gros dépositaire d’informations personnelles au monde. Reste à distinguer ce qui est du domaine de l’« erreur » et de celui de la démarche volontaire.

Entre pratiques frauduleuses et vide juridique

Dans un autre domaine, Phorm a ainsi créé la polémique en Angleterre en 2009. Associé au fournisseur d’accès British Telecom, la société a installé, à l’insu de ses clients, un logiciel espion capable de remonter les informations liées à la navigation sur Internet. À la différence de services tels que Google, eBay ou Fnac.com qui perdent la trace de l’internaute au moment de la déconnexion, Phorm, lui, gardait en mémoire au niveau du serveur du fournisseur d’accès, l’intégralité des agissements sur le Net. Une pratique qui permettait de proposer des contenus publicitaires fortement qualifiés, car tenant compte d’un croisement important des données de navigation. Mais une pratique totalement illégale qui a suscité un certain émoi chez les internautes d’outre-Manche et a conduit la société éditrice du logiciel et le fournisseur d’accès devant les tribunaux. Des pratiques abusives qui ont touché plus récemment la sphère sensible de la téléphonie mobile. L’éditeur de logiciels techniques Carrier IQ a créé la polémique fin 2011 en installant sur certains smartphones fonctionnant sous Android un programme capable de transmettre, sans le consentement de l’utilisateur, un ensemble d’informations relatives à l’usage que ce dernier en fait. Applications utilisées, sites visités, localisations GPS, numéros de téléphone composés : tout était susceptible de remonter vers les serveurs de l’éditeur. Une fonctionnalité permettant d’optimiser la technologie du matériel, selon la ligne de défense du fabricant. Mais une pratique parfaitement illicite, ici aussi, du point de vue de la protection des données et de la vie privée et qui fut largement relayée par le Net, obligeant les fabricants de téléphones à remettre à jour un parc de 140 millions d’appareils dans le monde. Autant de cas qui amènent à se poser la question des risques de généralisation de ces logiciels espions dans l’univers du marketing numérique gourmand en informations individuelles. De l’aveu même de la CNIL :

« La publicité ciblée, et en particulier la publicité comportementale, n’est qu’aux prémices de son développement. Celui-ci est susceptible de poser un certain nombre de défi s au regard de la loi Informatique et Libertés. »

Défis parmi lesquels on compte tout d’abord une propension dangereuse à la concentration des acteurs de la publicité en ligne et à une mainmise d’une quantité phénoménale de contenus personnels par un nombre de plus en plus réduit d’acteurs. Avec pour effet de permettre à ces derniers d’acquérir une position prédominante leur permettant de fixer les règles du jeu, sans réel contre-pouvoir.

Les contenus gratuits peuvent-ils (vraiment) être indépendants ?

Le financement par la publicité devenant le modèle économique de référence pour la plupart des sites de contenus, il en découle que les principaux acteurs de la publicité en ligne possèdent de fait un pouvoir de censure considérable sur les éditeurs. L’autorité de la concurrence a ainsi été saisie en février 2010 pour tenter de statuer sur la position hégémonique occupée par certains acteurs, Google en tête, dans le monde de la publicité en ligne. L’avis rendu présente les risques d’une telle position dominante pour les différents acteurs, clients annonceurs ou éditeurs de contenus. Une situation qui devrait encore s’accentuer depuis le rachat par Google, en 2007, de la régie DoubleClick pour 3,1 milliards de dollars, imposant un peu plus le moteur de recherche comme acteur monopolistique sur le Search et désormais le Display. À tel point que Yahoo!, Microsoft et AOL se sont associés fin 2011 autour d’une offre commune pour tenter de contrer l’essor irrésistible de Google, mais aussi de Facebook, qui s’impose désormais comme le challenger sur le marché des bannières.

Google, juge et partie: une situation intenable

Si Google est régulièrement épinglé pour les pratiques obscures adoptées dans le domaine de l’affichage des publicités, il l’est également pour celui du mode de hiérarchisation des résultats affichés dans son moteur de recherche. Il doit faire face à des dépôts de plaintes réguliers d’annonceurs lui reprochant de favoriser ses propres services dans les résultats proposés, au détriment de ceux d’acteurs jugés trop concurrentiels. La société française Navx, fournisseur de services pour la cartographie numérique, a créé l’événement dans ce domaine en prouvant en 2010 les pratiques discriminatoires du géant de Mountain View. Jugé sans doute comme exerçant une activité trop proche des services Street-view, Google avait purement et simplement bloqué la campagne de liens sponsorisés lancée via le service Adwords par l’entreprise française au début de 2010. L’autorité de la concurrence, saisie par Navx, avait alors jugé que :

« la politique de contenus du service Adwords avait été mise en œuvre par Google dans des conditions qui manquaient d’objectivité et de transparence et qui conduisaient à traiter de façon discriminatoire les fournisseurs de base de données radars ».

Ce précédent n’est pas passé inaperçu chez le géant américain qui a été contraint, depuis, de clarifier le système de fonctionnement Adwords vers plus de transparence dans la relation contractuelle.

La presse peut-elle encore gagner face au géant Google ?

Que dire de la presse qui, face à la position prédominante de certains acteurs, voit ses contenus produits par les journalistes professionnels cannibalisés et monétisés par des géants comme Google ou Facebook, sans pour autant recevoir de compensation financière d’aucune sorte. Google s’est ici encore vu reprocher, par l’autorité de la concurrence, d’agir de manière discriminante en excluant d’office les contenus des éditeurs de presse dans les résultats de recherche quand ceux-ci refusaient de céder les droits de diffusion sur Google Actualités, le service d’agrégation de contenus de presse en ligne de Google.

« Les éditeurs de presse doivent pouvoir demander et obtenir d’être exclus de Google Actualités sans pour autant être déréférencés du moteur Google », précise le communiqué de l’autorité.

Une décision qui n’est toutefois pas sans poser de problèmes de conflits d’intérêts, les éditeurs de presse ayant toujours besoin de cette formidable vitrine qu’est le Net pour trouver des leviers d’audience à leurs contenus. Un conflit qui oppose désormais le géant de Mountain View à la plupart des éditeurs européens et donne lieu à une proposition de loi visant à taxer les gains publicitaires réalisés par Google sur les contenus créés par les titres de presse et indexés dans son moteur de recherche. Un combat de David contre Goliath qui s’en remet aujourd’hui à l’arbitrage du politique.