Profilage des contenus et libertés individuelles : les risques de débordement

03-03-Pub-conflitCompte tenu des intérêts qui sont en jeu, la généralisation des techniques de profilage publicitaire ne va évidemment pas sans l’arrivée concomitante de quelques conflits d’intérêts. Mettant parfois à mal le respect des droits des personnes à contrôler la diffusion de leurs données personnelles, conformément à la directive européenne 95/46/CE. Selon un baromètre réalisé par ETO et le cabinet d’études Market Audit, 76 % des personnes interrogées estiment que le stockage des données les concernant est problématique, 70 % d’entre elles estimant n’être pas suffisamment informées de l’utilisation qui en est faite par la suite.

La CNIL gardienne des libertés individuelles

La CNIL, partenaire de ce baromètre, veille à ce que l’internaute dispose d’une information aussi claire et complète que possible sur le sujet, ainsi que sur les moyens de contrôler les traces qu’il laisse sur Internet. Elle veille également, au travers de la loi Informatique et Libertés, au contrôle du fichage des informations personnelles. Une tâche qui s’avère ardue dès lors que ces mécanismes d’extraction des données sont souvent automatisés et contrôlés par les grandes majors de la publicité. En témoignent les nombreux litiges qui opposent régulièrement ces dernières aux associations de consommateurs. Comme ces excuses publiques faites par Mark Zuckerberg, fondateur du réseau Facebook, à l’issue du lancement de son service Beacon. Ce système prévoyait d’afficher abusivement les achats, réalisés sur les sites de e-commerce partenaires, dans la page personnelle des internautes, sans pour autant avoir obtenu leur autorisation préalable. Une pratique jugée évidemment intrusive par la communauté et qui a contraint Facebook à faire amende honorable. « Plutôt que de réagir rapidement, nous avons pris trop de temps pour décider de la bonne décision à prendre », a déclaré Mark Zuckerberg sur son blog. Un mea-culpa qui montre à quel point la complexité des fonctionnalités liées à la circulation des informations en ligne et le respect fondamental des données finissent même par échapper à l’état-major du plus gros dépositaire d’informations personnelles au monde. Reste à distinguer ce qui est du domaine de l’« erreur » et de celui de la démarche volontaire.

Entre pratiques frauduleuses et vide juridique

Dans un autre domaine, Phorm a ainsi créé la polémique en Angleterre en 2009. Associé au fournisseur d’accès British Telecom, la société a installé, à l’insu de ses clients, un logiciel espion capable de remonter les informations liées à la navigation sur Internet. À la différence de services tels que Google, eBay ou Fnac.com qui perdent la trace de l’internaute au moment de la déconnexion, Phorm, lui, gardait en mémoire au niveau du serveur du fournisseur d’accès, l’intégralité des agissements sur le Net. Une pratique qui permettait de proposer des contenus publicitaires fortement qualifiés, car tenant compte d’un croisement important des données de navigation. Mais une pratique totalement illégale qui a suscité un certain émoi chez les internautes d’outre-Manche et a conduit la société éditrice du logiciel et le fournisseur d’accès devant les tribunaux. Des pratiques abusives qui ont touché plus récemment la sphère sensible de la téléphonie mobile. L’éditeur de logiciels techniques Carrier IQ a créé la polémique fin 2011 en installant sur certains smartphones fonctionnant sous Android un programme capable de transmettre, sans le consentement de l’utilisateur, un ensemble d’informations relatives à l’usage que ce dernier en fait. Applications utilisées, sites visités, localisations GPS, numéros de téléphone composés : tout était susceptible de remonter vers les serveurs de l’éditeur. Une fonctionnalité permettant d’optimiser la technologie du matériel, selon la ligne de défense du fabricant. Mais une pratique parfaitement illicite, ici aussi, du point de vue de la protection des données et de la vie privée et qui fut largement relayée par le Net, obligeant les fabricants de téléphones à remettre à jour un parc de 140 millions d’appareils dans le monde. Autant de cas qui amènent à se poser la question des risques de généralisation de ces logiciels espions dans l’univers du marketing numérique gourmand en informations individuelles. De l’aveu même de la CNIL :

« La publicité ciblée, et en particulier la publicité comportementale, n’est qu’aux prémices de son développement. Celui-ci est susceptible de poser un certain nombre de défi s au regard de la loi Informatique et Libertés. »

Défis parmi lesquels on compte tout d’abord une propension dangereuse à la concentration des acteurs de la publicité en ligne et à une mainmise d’une quantité phénoménale de contenus personnels par un nombre de plus en plus réduit d’acteurs. Avec pour effet de permettre à ces derniers d’acquérir une position prédominante leur permettant de fixer les règles du jeu, sans réel contre-pouvoir.

Les contenus gratuits peuvent-ils (vraiment) être indépendants ?

Le financement par la publicité devenant le modèle économique de référence pour la plupart des sites de contenus, il en découle que les principaux acteurs de la publicité en ligne possèdent de fait un pouvoir de censure considérable sur les éditeurs. L’autorité de la concurrence a ainsi été saisie en février 2010 pour tenter de statuer sur la position hégémonique occupée par certains acteurs, Google en tête, dans le monde de la publicité en ligne. L’avis rendu présente les risques d’une telle position dominante pour les différents acteurs, clients annonceurs ou éditeurs de contenus. Une situation qui devrait encore s’accentuer depuis le rachat par Google, en 2007, de la régie DoubleClick pour 3,1 milliards de dollars, imposant un peu plus le moteur de recherche comme acteur monopolistique sur le Search et désormais le Display. À tel point que Yahoo!, Microsoft et AOL se sont associés fin 2011 autour d’une offre commune pour tenter de contrer l’essor irrésistible de Google, mais aussi de Facebook, qui s’impose désormais comme le challenger sur le marché des bannières.

Google, juge et partie: une situation intenable

Si Google est régulièrement épinglé pour les pratiques obscures adoptées dans le domaine de l’affichage des publicités, il l’est également pour celui du mode de hiérarchisation des résultats affichés dans son moteur de recherche. Il doit faire face à des dépôts de plaintes réguliers d’annonceurs lui reprochant de favoriser ses propres services dans les résultats proposés, au détriment de ceux d’acteurs jugés trop concurrentiels. La société française Navx, fournisseur de services pour la cartographie numérique, a créé l’événement dans ce domaine en prouvant en 2010 les pratiques discriminatoires du géant de Mountain View. Jugé sans doute comme exerçant une activité trop proche des services Street-view, Google avait purement et simplement bloqué la campagne de liens sponsorisés lancée via le service Adwords par l’entreprise française au début de 2010. L’autorité de la concurrence, saisie par Navx, avait alors jugé que :

« la politique de contenus du service Adwords avait été mise en œuvre par Google dans des conditions qui manquaient d’objectivité et de transparence et qui conduisaient à traiter de façon discriminatoire les fournisseurs de base de données radars ».

Ce précédent n’est pas passé inaperçu chez le géant américain qui a été contraint, depuis, de clarifier le système de fonctionnement Adwords vers plus de transparence dans la relation contractuelle.

La presse peut-elle encore gagner face au géant Google ?

Que dire de la presse qui, face à la position prédominante de certains acteurs, voit ses contenus produits par les journalistes professionnels cannibalisés et monétisés par des géants comme Google ou Facebook, sans pour autant recevoir de compensation financière d’aucune sorte. Google s’est ici encore vu reprocher, par l’autorité de la concurrence, d’agir de manière discriminante en excluant d’office les contenus des éditeurs de presse dans les résultats de recherche quand ceux-ci refusaient de céder les droits de diffusion sur Google Actualités, le service d’agrégation de contenus de presse en ligne de Google.

« Les éditeurs de presse doivent pouvoir demander et obtenir d’être exclus de Google Actualités sans pour autant être déréférencés du moteur Google », précise le communiqué de l’autorité.

Une décision qui n’est toutefois pas sans poser de problèmes de conflits d’intérêts, les éditeurs de presse ayant toujours besoin de cette formidable vitrine qu’est le Net pour trouver des leviers d’audience à leurs contenus. Un conflit qui oppose désormais le géant de Mountain View à la plupart des éditeurs européens et donne lieu à une proposition de loi visant à taxer les gains publicitaires réalisés par Google sur les contenus créés par les titres de presse et indexés dans son moteur de recherche. Un combat de David contre Goliath qui s’en remet aujourd’hui à l’arbitrage du politique.

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