Objets communicants et environnement « intelligent » : vers une Smart Society

Puce RFIDObjets inanimés, avez-vous donc une âme ? Si la capacité des ordinateurs à communiquer entre eux a été un événement technologique fondateur de la révolution numérique, force est de constater que le réseau a plutôt servi, jusqu’à présent, à relier les êtres humains entre eux et à les assister dans leurs relations et leurs échanges. Tout au plus a-t-il permis de faciliter le transport de l’information et (ce qui n’est pas rien) à changer nos usages. Mais l’homme reste jusqu’à présent intrinsèquement la finalité de ces échanges, qu’il soit du côté émetteur ou récepteur.

Le contenu dans son plus simple appareil

Un nombre croissant d’objets de la vie quotidienne embarque désormais un matériel électronique offrant la capacité de communiquer avec son environnement en diffusant ou captant des données ou en analysant l’information dans le but d’adapter leurs comportements. Ces données leur permettent d’interagir, en utilisant souvent le même protocole que le Web, sans que l’homme n’ait forcément un quelconque rôle d’arbitrage dans cette initiative. La machine acquiert son autonomie en termes de communication et enrichit par là même l’« éco-système informationnel » qui nous entoure. Nous sommes entrés, avec les objets communicants, dans l’ère des contenus dans leur plus simple appareil, c’est-à-dire en tant que seules données binaires interprétées par les machines elles-mêmes. L’émergence du marché du M2M (ou Machine to Machine) est la promesse de nouveaux leviers de développement économiques et s’inscrit dans la continuité du développement d’une information omniprésente dans notre environnement, dans la même logique que celle du cloud-computing, dont elle fait d’ailleurs intégralement partie.

Les puces embarquées

D’un point de vue opérationnel, cela se traduit par le développement des technologies de radio-identification, symbolisée aujourd’hui par les puces RFID (Radio Frequency IDentification) ou NFC (Near Field Communication) embarquées dans des produits aussi divers que nos réfrigérateurs, nos pèse-personnes, nos automobiles, nos bicyclettes, nos piluliers, nos cartes de transport, nos téléphones, et des objets aussi hétéroclites que les arbres de nos villes, des colliers pour chiens ou des pierres tombales. La liste des applications est aujourd’hui déjà longue mais tout porte à croire que nous ne sommes qu’aux prémices et que demain, tout ce qui présente un intérêt à être connecté le sera. « Tous les produits industriels peuvent aujourd’hui incorporer une puce électronique », nous dit Rafi Haladjian, pionnier de l’Internet des objets avec l’invention de Nabaztag, le premier lapin communicant, et plus récemment créateur de la société Sen.se, une plateforme de développement de systèmes visant à connecter tous les objets entre eux. « Aujourd’hui, si même les lapins peuvent être connectés, n’ importe quoi sous le soleil peut être connecté à Internet », se plaît-il à rappeler.

La ville communicante

Dans les faits, les applications aujourd’hui disponibles touchent autant les domaines de la santé que ceux de l’habitat, des transports, de l’habillement ou de la sécurité. Le développement des objets communicants impacte aussi profondément la vision de la ville de demain. Google a ainsi mené une expérience de pilotage automatique capable de faire évoluer une automobile bardée de capteurs sur les routes de Californie et les rues de San Francisco sans l’aide d’un pilote, mais juste par le biais de données captées dans son environnement, analysées et croisées avec des données cartographiques. Plus de 500 000 kilomètres couverts par ces véhicules laboratoires et un seul accident déclaré… par la faute d’une erreur humaine. De telles expériences laissent à penser que la science-fiction est déjà une réalité pour certains.

Et la ville augmentée

Au-delà des sujets propres au trafic urbain, les objets communicants peuvent contribuer aussi à un enrichissement de la cartographie et de la connaissance de nos modes de vie en centre-ville. Les données qu’ils produisent sont un corpus considérable pour permettre de connaître puis d’optimiser les flux parfois complexes qui cadencent les milieux urbains.

« La masse considérable de données que produisent ces objets et ces espaces, devenus communicants, peut représenter une menace pour la vie privée, voire pour les libertés. Mais dans un environnement urbain, elle peut aussi, une fois agrégée (et anonymisée), permettre de saisir en continu le pouls de la ville », nous indique Fabien Eychenne, chef de projet à la Fondation Internet Nouvelle Génération. « Une fois mises en perspective de manière collective et généralement représentées sur un fond cartographique, ces données individuelles permettent de décrypter les dynamiques urbaines d’une manière totalement nouvelle, et éventuellement en temps réel. »

Smart-grids et gestion de l’énergie

Enfin, au-delà du seul domaine d’analyse urbaine, la ville communicante est le cadre d’enjeux considérables liés à l’optimisation des consommations d’énergie, cruciale pour notre avenir. Ce principe, symbolisé par la notion anglo-saxonne de smart-grids (ou réseau intelligent de transport de l’électricité) vise à faire converger l’univers des réseaux d’information et ceux de l’énergie dans le but de répondre aux objectifs de développement durable auxquels de nombreuses grandes villes doivent désormais répondre.

« On va aller de plus en plus vers la régulation de l’énergie par l’information », affirme Joël de Rosnay, grand défenseur du principe de smart-grids. Le “nuage” va aider à réguler l’énergie entre l’offre et la demande (…)La production d’énergie va se décentraliser de plus en plus avec les énergies renouvelables (…), de plus en plus de gens vont revendre leur électricité, produite en surplus, sur le réseau. »

Interconnecter les informations pour connaitre les besoins

Les enjeux résident dans la capacité à connaître et remonter les informations sur les habitudes de consommation des foyers et de mettre en contact les offreurs et les demandeurs d’énergie en temps réel, ainsi que dans l’aptitude à réguler le mix énergétique entre les énergies fossiles et renouvelables, centralisées et décentralisées. Pour cela, des objets communicants tels que les compteurs électriques, les appareils de chauffage, les capteurs thermostatiques disséminés dans la ville, les bâtiments à énergie positive, les véhicules électriques rentrent en scène et ont un rôle crucial. Leur interconnexion offrira la possibilité de connaître, croiser, mesurer et communiquer en temps réel les besoins du marché, avec une granularité allant de la centrale thermique conventionnelle à la maison individuelle.

Risques et opportunités

Considérées comme une chance pour un avenir durable, de telles expériences font toutefois miroiter l’éternelle menace d’une prise de contrôle de nos modes de vie par les machines et la part laissée à l’avenir à l’intégrité des données personnelles dans un environnement où tout est tracé, capté, analysé et enregistré. Plus encore que la désincarnation de l’information, la dissimulation des capteurs dans les objets pose ni plus ni moins la question à terme du contrôle des émissions par les citoyens et, au travers d’eux, la société tout entière.

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