Liens faibles, liens forts : le paradoxe de la relation sociale

Liens forts, liens faiblesLe lien social est une notion fondamentale dans la relation entre les individus, qu’elle soit virtuelle ou réelle. Le sociologue Emile Durkheim le définissait, au XIXe siècle, comme l’expression du paradoxe entre la tendance à l’individualisme et l’instinct de solidarité organique entre les hommes. Une définition qui reste incroyablement d’actualité dans le cadre des relations sur Internet. Dans tous les cas, il régit les protocoles et les règles qui unissent, de manière consciente ou non, les personnes d’une communauté ou les groupes sociaux. Dans la vie quotidienne, ce lien social s’exprime au travers de nos différents cercles de connaissances, définis par nos réseaux professionnels, familiaux ou amicaux, dont le premier rideau dépasse rarement quelques dizaines de personnes. Dans les années 90, l’anthropologue britannique Robin Dunbar avait fixé à 148 la limite cognitive du nombre de personnes avec lesquelles un individu peut avoir des relations stables. Selon lui, au-delà de ce nombre, les capacités intellectuelles de l’être humain ne suffisent plus pour assurer une relation sociale pérenne et le bon fonctionnement du groupe ou de la communauté.

Le lien social à tout prix

À la lumière de cette expérience, on est en droit de se demander quelles sont les raisons qui motivent un nombre exponentiel d’internautes à accumuler des centaines de relations sur un nombre croissant de sites ? Et au-delà de ce phénomène de collection, qu’est-ce qui explique le dynamisme des réseaux sociaux à l’heure où se développe une société de plus en plus individualiste ?

Le lien faible plus puissant que le lien fort

Établie en 1973 par le sociologue Mark Granovetter, la théorie du lien faible trouve une résonance particulière dans les relations développées par les individus sur Internet, et est un élément d’explication du succès remporté par les réseaux sociaux. Selon cette théorie, il convient de distinguer deux types de relations pour un individu : celles qui le relient à sa famille et ses amis proches, qui constituent des liens forts, et celles formées par un réseau généralement plus étendu et plus distant, qui constituent les liens faibles. Partant de ce postulat, l’étude précise qu’un individu profitera paradoxalement plus de ses relations de liens faibles que de celles issues des liens forts. Parallèlement, ce même individu sera plus influencé par les relations distantes que par celles de son entourage proche. Selon Granovetter, « les liens faibles permettent de jeter des ponts locaux entre des individus qui, autrement, resteraient isolés ». Ils constitueraient ainsi une source de cohésion sociale, mais seraient aussi plus efficaces pour faire circuler l’information entre des individus n’ayant pas forcément de points communs.

Le « réseautage » n’est plus péjoratif

Appliqué aux réseaux sociaux établis sur Internet, ce paradoxe éclaire les raisons du dynamisme des relations entre individus qui semble s’être naturellement établi sur Internet. D’autant plus que la constitution d’un réseau n’a plus la connotation obscure qu’elle pouvait revêtir il y a peu de temps, quand elle était l’apanage des seuls politiques, lobbyistes ou grands patrons. Inviter aujourd’hui quelqu’un à rejoindre son réseau sur la seule recommandation d’un tiers, lui-même à peine connu et sur le seul prétexte qu’il partage le même intérêt pour un sujet, n’a jamais été aussi simple et naturel. Elle fait aujourd’hui apparaître des modes inédits de collaboration entre les individus.

La puissance des réseaux

L’éruption des relations « spontanées », fondées sur les liens faibles, fait aussi émerger le phénomène d’œuvre collective et d’appartenance à un groupe, qui répondent bien à un instinct de clan dont sont issues les démarches communautaires. Ce que Granovetter qualifiait de « force des liens faibles » est donc fondamental dans le succès des réseaux sociaux et l’efficacité de la circulation de l’information qu’ont su exploiter les communicants et les développeurs de plateformes relationnelles. Ces liens sont d’autant plus puissants qu’ils ne sont régis, comme on l’a vu, par aucune règle, si ce n’est celle du penchant instinctif de l’individu à s’organiser en groupes. Ils sont le moteur essentiel de performance de la relation entre les individus qui s’exprime pleinement sur le Web collaboratif.

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