La tyrannie de l’urgence

ImmédiatetéLe nouveau rapport au temps imposé par les médias connectés exerce une influence directe sur le mode de rédaction et la manière de relayer l’information. La contrainte de temps n’est pourtant pas nouvelle. Elle peut même être considérée comme intrinsèque à la création des médias, qui ont toujours eu à répondre au challenge des délais de transmission de l’information. La presse a ainsi toujours eu à se plier aux contraintes de bouclage dictées par la mise sous presse. Et dans ce domaine, le cérémonial du bouclage d’un quotidien se distingue de celui d’un magazine hebdomadaire. La télévision est assujettie aux règles strictes des grilles de programmes. La radio, média du direct par excellence, ne peut pour sa part supporter aucun retard à l’antenne, sous peine de « blancs » assourdissants.

La recherche du scoop : la vitesse au cœur du journalisme

Le journalisme de l’instant a, pour sa part, toujours existé et n’est pas l’apanage d’Internet. « On veut s’informer vite, au lieu d’informer bien. La vérité n’y gagne pas », disait déjà Albert Camus en 1944. La grande nouveauté d’Internet n’est pas de s’être imposé comme le média de l’instantanéité, mais plutôt d’en avoir fait sa marque de fabrique et de l’avoir peu à peu imposée en tant que principe fondamental aux autres médias. Ça n’a pourtant pas toujours été le cas. Au contraire, le Web était, à l’origine, plutôt considéré comme un espace de stockage et de pérennité, permettant de garder des travaux de recherche ou des actes de colloques à la disposition du plus grand nombre, au même titre qu’un fichier sur un serveur distant. La première « affaire » ayant amorcé le sacre d’Internet comme média de l’immédiateté remonte à la fin des années 90 et au Monica Gate qui faillit coûter la place à la présidence pour Bill Clinton. En janvier 1998, l’affaire Lewinsky fut dévoilée pour la première fois sur le site Internet du journaliste américain Matt Drudge, au nez et à la barbe du très officiel Newsweek qui, en média responsable, préférait attendre de vérifier ses sources avant de déclencher le scandale. S’ensuivit un certain nombre de révélation plus ou moins fantaisistes qui marquèrent le coup d’envoi de la course à la vitesse qui ne s’est toujours pas arrêtée.

Le dogme de l’instant : une création d’Internet ?

L’organisation des internautes en réseaux sociaux et l’incroyable dynamisme des échanges dont ils sont le cadre ont été le second déclencheur de la dictature de l’immédiateté.« Le New York Times est suivi sur Twitter par 15,8 millions de followers. (…) Un article du NYT est twitté toutes les quatre secondes », nous dit son président Arthur Sulzberger, démontrant l’attente des citoyens en matière d’instantanéité. La plupart des sites sont aujourd’hui construits sur le principe déclaratif de l’instant : le fil d’actualité de Facebook, la cellule « Que faites-vous ? » de Twitter, le « Quoi de neuf ? » de Google+, le « What are you working on ? » de Yammer, le système de check-in de Foursquare, etc. La chasse au scoop s’est ainsi rapidement transformée en course à l’urgence et au relais de l’information en temps réel. La simplicité de diffusion des contenus sur le Web a fait le reste. Internet devenant aujourd’hui le média de référence en termes d’information, les médias traditionnels se voient contraints de rivaliser désormais sur le terrain de l’immédiateté pour continuer à exister.

Vitesse et précipitation : les démons de la société de l’information

Le premier risque évident de ce nouveau modèle porte sur la dérive de voir la course à l’exclusivité l’emporter sur l’analyse, relayer de l’information s’avérant plus simple que la commenter. Les phénomènes comme Twitter et sa dictature des 140 signes est symptomatique de l’émergence d’une forme de journalisme d’alerte aux dépens de celui d’investigation, perdant en profondeur ce que l’on y gagne en largeur, c’est-à-dire en volume d’information traitée. La télévision et la radio, médias de la retransmission, avaient, en leur temps, déjà imposé le direct sur leurs antennes au détriment de la presse, contrainte de suivre pour les raisons inhérentes à ses circuits de production.

« La domination d’un modèle de l’information marquée par l’urgence et l’événement a nécessairement un impact très lourd sur toute la conception de l’information », nous dit Dominique Wolton, directeur de recherche au CNRS. « Il y a nécessairement une contradiction entre la rapidité de l’information, la simplification qui en résulte et la complexité de l’histoire et des problèmes de société. »

La tendance est donc plus que jamais à la recherche de sensationnalisme ou d’informations off the record.

Retour au direct : un mélange des genres

Le second risque porte plus particulièrement sur le danger planant sur la véracité de l’information. Le live media s’installe aujourd’hui en tant que modèle pour les événements majeurs. On a pu le constater dans le courant 2011 lors des épisodes du printemps arabe, de l’accident de la centrale de Fukushima ou du scandale Strauss-Kahn. Tous les médias se sont efforcés de relayer l’information en essayant d’être le premier à nous livrer une exclusivité, nous offrant au passage un florilège d’informations non vérifiées, de témoignages peu crédibles et contradictoires, d’images d’archive, d’approximations, et d’hypothèses fumeuses remises en cause du jour au lendemain. « La vérité est rétive à toute immédiateté. Elle exige recul, patience, recoupements, vérifications, interprétation, mémoire », prévient le journaliste écrivain Jean-Claude Guillebaud. Une exigence qui répond avant tout à une question de déontologie et qui est aujourd’hui fortement remise en question par le maelström de contenus bruts où il devient difficile de distinguer l’information professionnelle de celle émanant du citoyen, la calomnie des faits avérés. Rappelons que l’affaire DSK avait déjà éclaté sur la base d’un obscur SMS de militant UMP, repris par la presse avant d’être sujet à caution, puis d’être à nouveau réhabilité. De quoi brouiller la perception des lecteurs et entretenir le doute sur la véracité de toute l’histoire.

L’image à tout prix

La course à l’instantanéité constitue une révolution du même calibre que celle qui secoua les médias lors de la première guerre du Golfe. La profusion d’images, alors diffusées en boucle par CNN, a marqué l’origine de l’info-spectacle, fondée sur une transmission de l’information en flux continu et une diffusion massive d’images en direct du théâtre des opérations. L’info-temps réel repose aujourd’hui sur cette même nécessité de transmission à tout prix, sans pour autant que les éléments fournis apportent une quelconque information supplémentaire. La différence majeure est qu’aujourd’hui l’information n’est plus aux seules mains de CNN mais potentiellement à tout citoyen susceptible de révéler l’information, apporter l’image inédite ou dénicher l’image d’archive qui « fait la différence ». Une concurrence accrue qui contraint à toujours plus d’instantanéité.

Une information immédiate pour une société qui s’accélère

Cette course à la rapidité n’est toutefois pas le monopole de l’univers de l’information et des contenus. Les médias ne sont qu’un révélateur de l’accélération du rythme de nos sociétés.

« Le journalisme, aujourd’hui, est-ce courir plus vite que son voisin ? Ce vertige de l’immédiateté ruine notre profession. Le journalisme est un métier qui nécessite du temps; il faut le réaffirmer », martèle Jérôme Bouvier, journaliste médiateur de Radio France et fervent défenseur d’une information raisonnée. « Le meilleur moyen de tuer le journalisme, que l’on dise dans 5 ans ou dans 10 ans il n’y a plus besoin de ce métier, que ce métier n’a plus aucun sens, c’est que l’on continue à conjuguer immédiateté et journalisme », rajoute-t-il.

Le slow movement : un retour à la raison ?

Devant l’impossibilité de rivaliser avec le diktat de l’urgence, certaines initiatives prônent aujourd’hui un retour au slow-media. Établi sur le modèle du slowfood apparu dans les années 80 en Italie, le slow-media se range du côté d’une information réfléchie, respectueuse, étayée et prône un retour au plaisir de l’élaboration, d’une part, et celui de la dégustation, d’autre part. Une lenteur qui n’est pas pour autant synonyme d’inaction, mais plutôt de qualité et de retour au sens. En témoigne le succès des revues XXI ou Clés ou du documentaire en ligne qui donne un signal du retour au format long et qui prouve l’intérêt retrouvé du public à une information documentée et analysée. Et le principe se généralise aujourd’hui à d’autres secteurs, avec l’émergence du slow-travel, du slow-design, des slow-cities ou du slowsex. Effets de mode ou retour profond de nos sociétés à la raison ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *