« le journaliste a un rôle essentiel à jouer car lui seul à une maîtrise de la technique d’écriture. Le citoyen, lui, a un pouvoir de réaction »

Témoignage de Frédéric Cavazza
Consultant et blogueur influent
 

Selon vous, de quelles manières l’émergence des médias numériques a-t-elle influencé le mode de rédaction et l’approche des contenus ?

L’évolution majeure porte d’abord sur la disparition de la notion de volume. Elle est fondamentale dans les médias traditionnels pour lesquels les journalistes apprennent à travailler dans le cadre d’un volume de feuillets imposé par le support. Le numérique implique un espace illimité, donc libère les rédacteurs de la contrainte de volume. Cette nouvelle liberté doit être prise en compte dans les techniques de rédaction enseignées en écoles de journalisme. Mais au-delà de cette différence fondamentale, le principal apport des médias numériques réside évidemment dans l’évolution de l’offre émanant des producteurs de contenus. L’accès au matériel de prise de vue par les journalistes ainsi que les fonctionnalités d’Internet ont d’abord permis à des sites de contenus comme MSNBC ou lefigaro.fr de proposer une offre résolument rich-média combinant l’information écrite à l’image évidemment, mais aussi à la vidéo ou aux diaporamas. On assiste, ensuite, à l’apparition de nouveaux genres d’expérimentations, comme le principe de Newsmap agrégeant visuellement différents flux d’informations ou encore l’expérience de jeux informatifs menés à l’initiative de la BBC, combinant information et approche ludique. Le webdocumentaire est également une nouvelle forme de narration pour les acteurs audio-visuels, rendue possible par les médias numériques. À ce titre, le webdocu Manipulations, inspiré de la série de reportages diffusée sur France 5, est un exemple remarquable. Enfin, il faut noter l’émergence de l’immédiateté de l’information, rendue possible par les médias connectés, qui a modifié l’approche de la diffusion d’informations notamment pour les spécialistes de l’information « chaude » comme CNN. Les acteurs de l’édition sont les autres producteurs de contenus influencés par l’émergence du numérique. Force est de constater que, du côté des ebooks, nous n’avons pas assisté à une évolution notable en termes d’expérience de lecture. La nouveauté vient essentiellement de l’émergence des livres enrichis proposant un mix entre texte et animation. Dans ce domaine, ce sont les contenus élaborés pour les tablettes digitales qui tirent l’innovation par le haut. Certaines initiatives de livres éducatifs, comme celles menées par Open Air Publishing ou les éditions Penguin par exemple, permettent une nouvelle approche interactive de l’apprentissage. On peut aussi noter l’initiative de L’homme volcan, un livre musical réalisé par Mathias Malzieu, le chanteur du groupe Dionysos, ou des applications plus professionnelles, comme celles exploitées, par United Airlines qui ont substitué l’iPad aux volumineuses instructions de vol que chaque pilote se doit de transporter durant son vol. La principale contribution des médias numériques porte donc sur une exploitation du principe de rich-média, pour l’instant décliné sur un seul support, comme la tablette digitale ou un seul type de traitement, comme peut l’être le webdocumentaire. Mais si on cherche les pistes d’innovation, c’est vers le transmédia qu’il faut se tourner. Même si je reste encore sceptique sur la capacité à entraîner le grand public dans une histoire déclinée sur de multiples supports et surtout sur le fait que ce public accepte de payer pour participer à ce type d’initiative. Un tel mode de narration représente une conception inédite d’expérience de vie et une puissance immersive sans comparaison, mais il reste destiné à un public averti. Reste à savoir comment les marques parviendront à s’intégrer à ces nouveaux modèles. C’est sans doute la prochaine étape à suivre.

Comment envisagez-vous la coexistence entre les fournisseurs de contenus professionnels et la prise de parole « citoyenne » sur le Web ?

Je crois qu’il faut clairement dissocier la notion de contenu et de conversation. À ce titre, la plateforme Newsring, lancée par Frédéric Taddéï, est un exemple caractéristique. Elle a pour vocation de confronter les points de vue pour faire avancer les débats, mais reste avant tout un carrefour de conversation plus qu’un site de contenus en tant que tel. Les contenus doivent rester du ressort du professionnel ou du semiprofessionnel qui a pour mission de transmettre un savoir. À ce titre, le journaliste a un rôle essentiel à jouer car lui seul a une maîtrise de la technique d’écriture. Le citoyen, lui, a un pouvoir de réaction. La cohabitation entre ces deux types de contenus est évidemment envisageable dans le sens ou la réaction permet aujourd’hui de prolonger le débat sur Internet (c’est le cas du site de F. Taddeï). Mais les contenus générés par les utilisateurs ne remplaceront jamais le travail initial du journaliste. À l’avenir, ce dernier aura deux alternatives : soit il n’évolue pas et continue de rédiger, soit il anime une communauté autour des contenus qu’il produit. Dans un cas comme dans l’autre, son rôle reste essentiel.

En tant que producteur de contenus vous-même, quels rôles leur conférez-vous dans la nébuleuse des services Web et des grandes tendances médiatiques ?

Internet reste fondamentalement un média de contenus. Sans contenu, on ne peut pas vendre, pas échanger, pas relayer. Le rôle du contenu est donc multiple. Il est tout d’abord l’élément essentiel de lien entre un produit et le consommateur. Il est aussi un élément fort de fidélisation et une matière première permettant de stimuler. Dans tous les cas, il demeure l’essence même du réseau et celle de mon réseau !

Comment voyez-vous l’évolution de la conception de contenus à horizon 2015 ?

Plusieurs perspectives sont à envisager, à mon sens. D’abord, l’émergence d’un duo désigné comme gagnant qu’est l’association des textes et des données. L’organisation des données sera incontestablement un vecteur d’enrichissement des contenus et une source de valeur. Les gens s’abonneront pour obtenir des datas de qualité sur des sujets comme le sport, la politique ou la Bourse. Microsoft s’est d’ailleurs fortement positionné sur le marché en mettant en place son data marketplace permettant de vendre et d’acheter des données utiles. L’arrivée de journalistes de données susceptibles de défricher ces données et de nous en donner les clés est essentielle dans ce domaine. Elle est déjà une tendance notable dans les pays anglo-saxons et devrait arriver en France rapidement. Une seconde tendance notable est sans aucun doute la fin du mythe du tout gratuit. Les internautes ont pris conscience que les contenus en ligne ont forcément un coût qu’il convient de payer d’une manière ou d’une autre. Je ne sais pas encore si les modalités de paiement prendront la forme d’une licence globale ou de microtransaction. On peut noter aujourd’hui le succès d’expériences comme Médiapart dont le modèle économique est fondé sur l’abonnement pour accéder à un contenu et qui est aujourd’hui rentable. Hulu, proposant un accès à un volume de contenus vidéo sur abonnement, est également une initiative notable. Dans tous les cas, ces services permettent une nouvelle expérience qualitative de consommation des contenus. Là où Internet nous délivre un contenu gratuit en vrac, ces services nous le proposent au travers d’une interface attrayante, éditorialisée. Ce service a un prix que les consommateurs sont aujourd’hui prêts à payer. Enfin, comme je l’ai signalé précédemment, la capacité à décliner un même univers de narration sur différents canaux est un des grands enjeux pour la manière d’envisager les contenus à l’avenir. J.K. Rowling, l’auteur d’Harry Potter, est par exemple en train d’enrichir considérablement l’histoire de son personnage au travers de Pottermore, une plateforme à mi-chemin entre communauté en ligne et univers virtuel, dans le but de pouvoir le décliner sur de multiples supports et de multiples histoires parallèles. Celui qui parviendra à appréhender réellement cette dimension plurimédia sera certainement le prochain gagnant de la bataille des contenus.

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